Interview de Martin Winckler
Cet article est la transcription d’un entretien radiophonique avec Martin Winckler.
Médecin, romancier, essayiste, auteur du célèbre roman La Maladie de Sachs, spécialiste de la télévision américaine, Martin Winckler est un homme aux multiples talents.
Avant de commencer je crois savoir que vous appréciez particulièrement FBI Portés Disparus ?Oui, J’aime beaucoup aussi le titre anglais qui s’appelle Without a Trace, Sans laisser une trace. Ce que j'apprécie le plus dans les fictions américaines de qualité, c’est que cela parle de la vie des gens. Des gens ordinaires, pris un petit peu dans le maelström des évènements, de leurs relations un peu compliquées, des choses vers lesquelles ils sont entraînés sans vraiment vouloir le faire. Ce qu’il y a d’assez remarquable dans cette série et aussi dans Cold case c’est qu’elle récapitule et reconstruit la vie des gens pour essayer de savoir ce qui leur est arrivé. Sur FBI dans les dernières semaines et dans Cold Case, des années auparavant. Mais aussi on reconstitue l’histoire contemporaine ou passée de l'Amérique. Les séries américaines ont en effet un sens de l’Histoire, de leur Histoire qui est tout à fait remarquable.
Vous êtes l’un des grands spécialistes français avec Alain Carrazé des séries américaines comment vous est venue cette passion ?
Gamin, je regardais beaucoup la télévision et surtout les feuilletons américains. Je les ai ensuite revus beaucoup plus tard après mes études de médecine. À cette époque la télévision française avait cessé d’être un monopole d’Etat et il y avait alors d’autres chaînes. Pour remplir leurs cases horaires les chaînes ont alors acheté énormément de séries.
J’ai donc revu celles que j’avais vues étant gamin et j’ai pu constater qu’il y en avait certaines qui tenaient la route, qui étaient d’une très grande qualité comme Mission Impossible. C’était d’ailleurs la première série sur laquelle j’ai écrit un livre avec Alain Carrazé justement. J’ai également découvert des séries que l’on n’avait jamais vu en France que ce soit Hill Street Blues, La loi de Los Angeles, ou Marcus Welby.
Car la télévision d’Etat était assez sourcilleuse sur le type de séries qu’elle montrait à son public. Par exemple jusqu’en 1985 on n’a pas vu de séries médicales ou judiciaires américaines en France. Alors qu’il en existait depuis les années cinquante. Pourquoi ? Je pense que c’est parce que les séries médicales ou judiciaires parlent de la vie quotidienne des gens. Encore plus que les séries policières. En effet tout le monde n’est pas confronté aux crimes mais tout le monde est confronté aux médecins, à des problèmes d'application de la loi, aux conflits de voisinage ou encore parce que l’on a brûlé un feu rouge. Ces séries critiques avec la société, parlant des abus de pouvoir exercé sur le citoyen, la possibilité pour le citoyen de faire respecter ses droits ou de lutter contre des institutions.
Toutes ces choses nous n’avons pas pu les voir pendant les années 80. Par exemple j’ai entendu dire que le Conseil de l’Ordre des médecins ne voulait pas que l’on montre des séries médicales américaines, parce que selon eux cela donnerait une fausse idée de la médecine au public français. En réalité c’était que l’on montrait que l’on pouvait exercer la médecine autrement en France, ce qui est aussi l’un de mes chevaux de bataille.
Mon intérêt en tant que téléspectateur vient donc de cette description du monde. La grande caractéristique des séries télés américaines c’est aussi leur fantaisie, leur humour, leur recours à l’onirique. Ils parlent ainsi de religion avec un profond respect mais sans pour autant refuser le débat et la contradiction.
Alors que ce soit dans les séries américaines mais aussi anglaises il y a beaucoup de matière à réflexion.
Auparavant les séries américaines ont longtemps été méprisées par l'intelligentsia mais désormais elle semblent trouver grâce auprès de la critique, comment expliquez vous ce retour en grâce ?
Ce n’est pas vraiment un retour en grâce. Il se trouve que depuis quelques années il y a beaucoup de chaînes accessibles un plus grand nombre en France, par le câble ou par le satellite. Et il existe aussi une explosion du DVD. Vous souhaitez regarder une série de qualité et bien vous n’êtes pas obliger d’attendre que l’on vous la passe à la télévision. En prime sur certaines chaînes comme TF1 vous l’aurez dans le désordre et avec des scènes coupées. Vous pouvez achetez le DVD et voir le résultat d’une année de production, une saison dans de très bonnes conditions.
Et puis vous découvrez autre chose. La lecture se fera en écranscope, comme si c’était du cinéma. Vous pourrez la regarder en Version Originale Sous-Titrée et donc apprécier le jeu original des acteurs. Ce qui n’est souvent pas le cas en France.
Cette multiplication des chaînes et l’explosion du DVD fait que les chaînes comprennent que les fictions américaines sont des produits d’appels pour le public. C’est en effet la seule production originale que l’on peut leur présenter pratiquement toutes les semaines. Qui plus est elle est plus originale que le film car le film vous pouvez le voir au cinéma ou encore quelques mois après en DVD.
Inévitablement les journalistes ont donc été amenés à voir des fictions importantes. Ils ont alors fait les gorges chaudes de 24 heures, Les Sopranos, Six Feet Under. Ils doivent reconnaître que ce sont des oeuvres d’art au même titre que les films. Il y a des séries qui sont de véritables créations artistiques avec une grand puissance décuplée par le nombre d’épisodes. C’est ainsi pour Six Feet Under ou les Sopranos 13 films de soixante ou soixante cinq minutes qui vous racontent une seule et même histoire.
Par ce biais on revient à une narration romanesque, comme les romans fleuves. On est donc bien obliger de constater lorsque l’on voit un épisode des Sopranos, un épisode de Cold Case ou un épisode de FBI, que c’est formidable. Il raconte des choses essentielles avec subtilité. Il n’y a pas un mot de dialogue de trop. Évidemment en comparaison nos fictions françaises font piètres figures.
Justement, les fictions françaises sont souvent très décriées. Vous les comparez vous même à la peinture soviétique des années 30.
C’est ce qu’il a de plus académique. La fiction française est commanditée par des chaînes dont les patrons de programmes sont des gens incultes, qui n’ont aucune connaissance ni du cinéma, ni de la littérature, ni a fortiori de la fiction télévisuelle. Ils sont tyranniques, avec des idées absolument préconçues sur ce que le public est capable de voir ou pas, ils méprisent le public de la télévision d’un point de vue général. À l’inverse ce n’est pas du tout le cas en Angleterre ou aux Etats-Unis.
Là-bas ils savent que c’est le public qui les fait vivre et ils respectent donc le public. Comme par exemple on va respecter le public du théâtre ou du Cinéma.
En France les personnes qui s’intéressent à la télévision le font pour sa capacité de propagande : propagande politique, propagande pour les livres, pour la musique,... On ne s’y intéresse pas en tant que vecteur d’oeuvres artistiques. Par conséquent comme on s’adresse à un grand public qui est profondément méprisé et bien tout ce qu’on lui propose est méprisable. Évidemment on ne va pas demander à des scénaristes de talent d’écrire pour la télévision. Pourtant on a des écrivains de talents en France. On préfère confier ça à des scénaristes qui sont très soucieux de leurs petites prérogatives, parce qu’ils touchent des droits d’auteurs absolument considérables à chaque fois qu’un épisode est diffusé et qu’ils ne veulent pas partager. Les sommes versées sont d’ailleurs pourtant 10 fois supérieures à celles versées à des romanciers à succès. Alors ils écrivent de la soupe pour que les chaînes apprécient car cela ne remue rien ni dans un sens ni dans un autre et donc cela sera diffusé.
C’est cela la télévision française actuellement.
C’est ce que l’on peut voir en ce moment sur TF1, Julie Lescaut, Joséphine Ange Gardien ?
Il n’y a rien à mon avis de plus détestable que Joséphine Ange Gardien. Je dis cela malgré le grand respect que j’ai pour Mimie Mathy.
Pourtant ce genre de programme à beaucoup de succès ?
Si vous regardez une semaine de télévision vous pouvez constater que vous n’avez une fiction française originale que sur une chaîne un soir donné. Lundi TF1, Mardi France 3, Mercredi M6, Jeudi France 2. Il n’y a jamais de compétition entre les fictions françaises. Les chaînes se sont arrangées pour ne jamais avoir leur fiction originale en compétition avec une autre. Par conséquent si vous voulez regardez une fiction originale française vous n’avez pas le choix. Autrement ce n’est que magazines, sports, variété,... Le succès n’est donc là qu’en raison de l’absence de choix. Si c’était la même chose qu’aux Etats-Unis, ou en Angleterre avec six fictions originales le même soir les scores seraient différents et des fictions françaises disparaîtraient très vite.
Vous ne pensez pas tout de même que les choses évoluent avec des fictions comme Clara Sheller sur France 2, 93 Rue Lauriston ?
Il y a deux choses. Ce qui évolue c’est que l’on commence à aborder des sujets un peu plus délicats que ceux que l’on abordait avant mais ce n’est pas ainsi que cela va évoluer le plus vite. Il faut permettre aux gens d’écrire ce qu’ils veulent. Tout comme dans un roman le sujet n’est pas si important que cela, ce qui compte c’est le traitement, c’est l’histoire. Vous avez une histoire à raconter et si elle est intéressante et traitée de manière intéressante de toute façon les sujets de société vont finir par sortir. Moi c’est comme cela que je procède quand j’écris des romans. Je ne pars pas en me disant je vais faire un grand roman sur la médecine générale. La maladie de Sachs je suis parti de l’idée de raconter la vie d’un médecin généraliste. Et puis après cinq cents pages on m’a dit qu’il y avait plein de sujets de société dedans. Mais je n’avais pas fait exprès, ce sont les histoires qui vous racontent des sujets de société. Quand la télévision se mettra à faire comme cela alors là ça changera vraiment.
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