L’heure et l’ombre de Pierre Jourde
«"Toute magie en avait radicalement disparu." C'est le monde. "Je venais d'avoir vingt-six ans et je finissais mon internat..." C'est la vie. Saint-Savin. C'est le nom. Celui d'une petite ville balnéaire, dans les syllabes duquel se concentrent le parfum de vacances passées et l'enchantement d'un amour d'enfance. Une nuit d'été. C'est l'ombre. Le narrateur évoque ce paradis perdu devant sa compagne. Il décide d'y revenir avec elle, sans attendre. C'est l'heure.»
On connaissait le Pierre Jourde pamphlétaire et sarcastique, on découvre le romancier empli de tendresse. L’Heure et l’ombre est le troisième roman de Pierre Jourde, publié à L’Esprit des Péninsules en 2006. Le titre a une résonance proustienne que l’on retrouvera tout au long du livre, que ce soit dans la narration même ou par le biais de références implicites. L’Heure et l’ombre est l’évocation de la recherche d’un temps perdu, et retrouvé grâce au souvenir.Dans la première partie, le narrateur et sa compagne, Denise, roulent vers la station balnéaire de Saint-Savin qui pour tous les deux évoquent un moment précis de leur passé. A tour de rôle, dans l’obscurité propice aux confidences qui les ramènent quelques années en arrière, chacun évoque sa propre histoire. Pour Denise, le nom du village représente une histoire plutôt sombre, celle d’un père schizophrène pour qui elle éprouve une certaine attirance, et d’une petite fille qui creuse des tombes pour ses poupées… Pour le narrateur, Saint-Savin est le souvenir d’un passé perdu et oublié, celui de son premier amour, Sylvie, alors qu’il n’est encore qu’un enfant. Aux premières lueurs irréelles de l’aube, les deux histoires hantées par des personnages aux allures de fantômes finissent par se rejoindre.
Mais cette nuit sur la route avec Denise appartient elle aussi au passé et ce n’est qu’à la fin que nous connaîtrons le moment de la narration. S’adressant à un destinataire dont l’identité ne sera également révélée que dans les ultimes pages du roman, le narrateur poursuit ses confidences sur cette « Sylvie » qui n’a cessé de le hanter. Il la retrouve peu après l’adolescence. Commence alors un curieux jeu triangulaire avec Julien, un ami du narrateur et qui jouera un rôle déterminant dans leur vie. L’amour est toujours plus compliqué qu’on ne le pense et les événements ne se déroulent jamais comme on l’aurait espéré. L’amour prend la forme d’une femme idéalisée et devient impossible : « Cette attention qu’elle m’obligeait à porter à moi-même tournait à la haine de moi. Je ne supportais pas de n’être pas parfait, car c’était comme ne rien être. Ou comme tous les autres, ceux qui n’avaient rien de merveilleux. J’ai appris qu’il ne suffisait pas de faire fructifier ses talents. Sans la grâce, tout est inutile. » Le narrateur perd de vue une nouvelle fois de vue celle qu’il aime et c’est une quinzaine d’années plus tard, après une ultime révélation de Julien, qu’il tentera une nouvelle fois, désespérément, de la retrouver.
Après un début qui peut sembler difficile d’accès, on se prend vite d’affection pour ces quelques personnages qui regardent plus le temps passer qu’ils n’agissent sur lui. Pierre Jourde prend son temps pour donner vie aux personnages et aux lieux. Les révélations apparaissent petit à petit à mesure que les années passent et le lecteur avancent dans le récit avec l’espoir d’en apprendre un peu plus. Mais « les années passent dans l’attente d’une révélation toujours différée. » L’auteur nous montre des personnages qui touchent du doigt le bonheur mais qui sont incapables de l’atteindre effectivement : « Le jour s’est levé lorsque j’ai quitté Saint-Savin. Il faisait un temps magnifique. Un de ces temps qui découpent minutieusement les contours du malheur. Depuis, je ne peux plus supporter le soleil. J’ai l’impression qu’il se fout de moi. Le ciel bleu devrait être un décor de bonheur. Il me trace des géographies mélancoliques. […] Il vient te rappeler que tu aurais pu être heureux, ou que tu l’as été. Il te fait mesurer ce que tu as perdu. »
Avec Saint-Savin, on découvre un nouveau Combrai. Mais les années passent et le désenchantement est d’autant plus fort que l’amour a été idéalisé. Le narrateur jourdien devient beaucoup plus lugubre que le narrateur proustien. Le récit est beaucoup plus sombre, beaucoup plus noir. Les héros du passé sont « les clowns obscènes » du présent : « Des clowns obscènes saccageaient le jardin magique, les héros bégayaient dans leur verre de scotch avant de s’effondrer. »
Malgré ce désenchantement et ces illusions perdues qui caractérisent l’ensemble de L’Heure et l’ombre, Jourde ne se départit pas de son humour habituel et nous livre quelques morceaux d’anthologie : au programme, un dîner avec des collègues et un monstre… de huit ans qui s’empiffre de cacahuètes et qui est appelé ironiquement « le poème » : « Il se fourrait des poignées entières de cacahuètes dans la bouche et, tandis qu’il mastiquait, remuant ses joues gonflées de butin, il plongeait incontinent sa main gluante de salive dans les cacahuètes restantes. » Un enfant qui bien sûr est l’objet d’adoration de ses parents qui s’extasient sur leur « réussite conjugale » : « Docile, elle revenait au seul, à l’unique sujet intéressant : lui. Elle a entrepris une narration détaillée de son accouchement, avec description du placenta, paraît-il exceptionnel de qualité. L’ekphrasis était saisissante, la chose se tenait sous nos yeux, quasiment. Nous avons ensuite parcouru de conserve le long calvaire des maladies infantiles. Nous nous sommes révoltés contre les injustices et la brutalité des instituteurs. Nous avons admiré les mots et les traits de génie du petit. Le héros jouissait en toute modestie de cette évocation de son destin d’exception. » Le calvaire du narrateur dure une quinzaine de pages durant lesquelles on ne peut s’empêcher de rire, tant la scène, sous la plume de Jourde, est d’autant plus drôle qu’elle semble réelle.
Un deuxième morceau de choix concerne la description précise d’un clip de rap machiste comme on en voit des dizaines par jour à la télévision et qui participe à une uniformisation généralisée de la culture. Cette description s’étend sur près d’une page : « J’imaginais le clip obligatoire qui devait illustrer le boucan […] Il fallait des jeunes hommes, par paquets, afin de signifier le clan ou la tribu. Il fallait qu’ils soient arabes ou noirs, afin de signifier la banlieue défavorisée et l’immigration. Il fallait qu’ils portent des survêtements, des capuches ou des bonnets, de grosses chaînes au cou, des baskets, des bagues, des tatouages, les cheveux ras, et un très fin collier de barbe sans moustache […] afin de signifier qu’ils étaient eux et pas les autres. Il fallait qu’ils soient filmés en contre-plongée afin d’avoir l’air dominant. Il fallait qu’ils se bousculent et dévisagent alternativement la caméra, en pointant le doigt vers elle, afin d’apparaître plus agressifs. Il fallait qu’à l’arrière-plan des filles au nombril percé d’un anneau trémoussent leurs fesses et leurs seins, afin de montrer qu’elles étaient soumises et qu’elles travaillaient pour des mâles, des vrais […]. »
Mais ces quelques extraits ne doivent pas cacher le véritable sujet du roman organisé autour de quelques thèmes aux accents très proustiens : l’amour, l’idéalisation de la femme aimée, le passé, l’enfance, le souvenir…
Avec L’Heure et l’ombre, Pierre Jourde signe un des plus beaux romans d’amour de la littérature contemporaine, et même, plus simplement de la littérature : « Le miracle m’était ordinaire, je n’avais pas encore appris qu’il n’était pas possible. »
yann.rade@wanadoo.fr
Reporter littéraire du village
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