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n°356 - 15 mai 2007
Rubrique Edition littérature animée par aucun responsable. Postulez !

Le crétinisme alpin de Pierre Jourde


La publication du livre de Pierre Jourde La littérature sans estomac à L'Esprit des Péninsules en 2002 a provoqué un vaste débat et quelques furieuses empoignades au sein de la république des lettres. Les coups furent rudes et pas toujours loyaux. En analysant les réactions et les manoeuvres d'un certain milieu littéraire, Pierre Jourde dresse le portrait, certes non dénué d'humour, mais aussi passablement inquiétant d'une nomenklatura décidée à écraser la dissidence par tous les moyens.

Rappel des faits : En 2002 sort à L'Esprit des Péninsules la littérature sans estomac qui fait le constat d'une certaine littérature contemporaine française médiocre. En prélude à ce constat, un sort particulier est fait à Philippe Sollers, le Combattant Majeur, ainsi qu'à Josyane Savigneau, la rédactrice en chef du Monde des livres. Ces quelques dizaines de pages dénonçant le système éditorial actuel suffisent à engendrer une polémique. Josyane Savigneau est furieuse et lors d'un déjeûner avec Eric Naulleau, éditeur de la littérature sans estomac, elle s'emporte et lance cette phrase : "Dites bien à ce crétin des Alpes que si je le croise un jour, je lui mets mon coup de pied dans les couilles." Il n'en faut pas plus pour que Pierre Jourde se lance dans l'écriture d'un second ouvrage, qu'il intitule non sans ironie, "Le crétinisme alpin, ses symptômes, ses effets pernicieux. Les traitements pour l'éradiquer."
Comme c'était déjà le cas dans la littérature sans estomac, Pierre Jourde continue à manier l'ironie pour mieux dénoncer la nomenklatura du milieu littéraire : "Le crétinisme alpin fait rage. Il est urgent de le traiter, avant que cette épidémie n'occasionne trop de ravages. Il revient à Josyane Savigneau d'avoir identifié la maladie et de lui avoir donné un nom." Pierre Jourde distingue deux sortes de crétinisme, le crétinisme simple qui "est pris de fou rire en lisant du Christine Angot, du Michel Rio ou du Guillaume Dustan" et qui "n'accorde guère de crédit aux prix littéraires", et le crétinisme galopant qui "écrit des ouvrages satiriques sur la littérature, dans lesquels il va jusqu'à ne pas trouver que Philippe Sollers soit un grand génie."

Jourde explique ensuite pourquoi la littérature sans estomac est un livre "infect" aux yeux des Savigneau, Lemire, Lapaque et autres Garcin :
1) "Il traîne la plupart des grands écrivains dans la boue" selon Pierre Louis Rozynès, le directeur de Livres Hebdo. Réponse de Jourde : "On comptera pour du beurre les quatre-vingts pages admiratives sur Valère Novarina, Eric Chevillard, Jean-Pierre Richard, les paragraphes élogieux sur Echenoz, Catherine Millet, Pierre Michon, Claude Louis-Combet, Richard Millet, Marc Petit, Georges-Olivier Châteauraynaud."
2) "Il ne développe aucune idée sur la littérature" : Evidemment, les pages consacrées "à l'expérience de la lecture, à la question de l'originalité et de la singularité, à la relation entre signification et ouverture, au rôle du lecteur dans l'oeuvre"... sont du vent qui auraient paru d'un niveau insuffisant dans Pif le chien.
3) "Il ne manie que l'injure et la scatologie" : Le critique emploie deux ou trois fois le mot "merde" dans le livre. L'auteur dépasse même les limites en écrivant "onomastique, ontologique, concetto, nécessité éthique, horizon d'attente, valeur symbolique, parataxe, verbigération, idéalisation métaphorique, asymptote, impropriété sémantique, phénoménologie, psychanalyse existentielle, requête de la grâce, illusion positiviste, singularité astrophysique..."
4) "Il vient d'un provincial (ou d'un Parisien)" : L'auteur est professeur à Grenoble III (et peu importe qu'il soit né et ait vécu pendant vingt-cinq ans dans la banlieue Est de Paris) alors que les écrivains qu'il commente illustrent le parisianisme (même si certains sont nés et vivent en province).
5) "Il est écrit par un aigri ou un envieux" : On a ici un argument qui ne s'appuie sur rien : "Un critique un peu trop mordant ne peut être que le jouet de la jalousie ou de la vanité. Pourquoi? Parce que c'est bien connu, tout le monde le sait, on l'a toujours dit".
6) "La preuve, il ne s'attaque qu'aux auteurs à succès" : Bien entendu, Catherine Millet, Jean Echenoz et Michel Houellebecq défendus dans La Littérature sans estomac sont de parfaits inconnus et Gilles Lades, Marie Redonnet, Patrick Tudoret, brocardés, voient leurs best-sellers s'entasser en tête de gondole.
7)"C'est du mépris du public" : Pour Patricia Martin, le nombre fait la raison. Comme elle est gentille, Patricia Martin, elle n'imagine pas un instant "que la satire puisse constituer un acte de résistance contre les succès fabriqués et contre la manipulation des gens."
8) "Il détache les citations de leur contexte" : De quel droit Pierre Jourde se permet-il en effet de détacher cette formule de Christine Angot : "Marie Christine Léonore Léonore Marie-Christine Marie-Christine Léonore" alors que "dans L'Inceste ces deux noms sont répétés sur une pleine page, ce qui a quand même un tout autre sens! Pour éviter ce grave défaut, il aurait fallu reproduire in extenso Truismes ou L'Inceste."
9) "L'auteur n'a pas lu tous les livres de l'écrivain qu'il critique" : Le passage cité par le critique insolent n'est jamais le bon passage. "La citation ne rend pas compte de l'ensemble du texte. Le roman critiqué n'est pas lui-même le bon roman : il faudrait aussi parler des autres."
10) "Il diffame Le Monde des livres" : Dans cette affaire, la pauvre Josyane Savigneau n'est qu'une victime, odieusement agressée. Elle n'est que la pauvre rédactrice en chef du Monde des livres, intervenant de temps à autre à la radio sur France Culture ou à la télévision dans l'émission Campus de Guillaume Durand. Et Sollers n'est qu'un martyr qui clame haut et fort son amour du silence et qui se montre partout (à la télévision, à la radio, dans les journaux et autres revues) pour bien faire voir qu'il est invisible. Il y a bien un complot ourdi par la Toute-Puissance de l'Esprit des Péninsules.
11) "L'auteur n'aime pas les femmes" : C'est l'argument de notre époque qui veut que tout reproche fait à une femme soit un acte mysogine. Si Jourde en veut à Savigneau ou à Angot, c'est parce que ce sont des femmes. "Si Josyane Savigneau avait été une cocotte-minute et Philippe Sollers un démonte-pneu, en s'attaquant à la cocotte-minute, on dévoilerait sa haine inconsciente et symbolique de la femme."
12) "C'est du populisme et de la lepénisation des esprits" : Peu importe les engagements politiques de l'auteur, les sophismes sont là pour montrer les tristes vérités : "Socrate est mortel. Les chats sont mortels. Donc Socrate est un chat.[...] Pierre Jourde n'aime pas Christine Angot. Le Monde des Livres aime bien Christine Angot et pas Jean-Marie Le Pen. Donc Pierre Jourde participe à la lepénisation des esprits." C'est un argument fallacieux qui n'est pas sans risque : En montrant Le Pen comme un homme soutenu par toutes sortes d'écrivains ou de critiques dont les idées n'ont aucun rapport avec l'extrême-droite, on contribue à détruire son image d'extrémiste isolé, on le banalise.

La littérature sans estomac et son auteur ont essuyé refus et déprogrammation des médias : deux émissions de France Culture ont été déprogrammées au dernier moment dont une au moins sur ordre de la direction; le livre "le crétinisme alpin" devait à l'origine être publié dans le recueil "Le cadavre bouge encore", mais a finalement été écarté par l'éditeur; un texte de Pierre Jourde sur l'université (sans aucun rapport avec la littérature contemporaine) devait paraître dans la revue des Temps Modernes avant d'être écarté par Claude Lanzmann. Mais tout ceci, mes chers amis, ce n'est pas de la censure. Ca n'existe plus la censure, de nos jours! La liberté de la presse est totale, nous le savons bien! La preuve, c'est qu'on peut parler de Jourde!

Josyane Savigneau a porté plainte contre Pierre Jourde pour des propos diffamatoires qu'il aurait eu à son encontre. La plainte porte sur les propos suivants : "Il faut reconnaître à Josyane Savigneau une qualité rare : elle sait tirer maximum des capacités intellectuelles dont elle dispose" ou encore "Josyane Savigneau, avec sa lucidité habituelle, a bien vu pourquoi on lui en veut : c'est parce qu'elle est une femme." Dans une lettre adressée par Pierre Jourde à l'avocat de Josyane Savigneau, Maître Emmanuel Pierrat, le critique propose avec humour de modifier ses paroles et propose d'opter pour la formulation suivante : "Il faut reconnaître à Josyane Savigneau une qualité rare : elle sait tirer le minimum des capacités intellectuelles dont elle dispose." La lettre se termine par une réflexion beaucoup plus sérieuse de Pierre Jourde sur l'état actuel de la liberté d'expression en France : "Toutefois, peut-être serait-il souhaitable qu'un procès ait lieu. Ce serait l'occasion de montrer, avec éclat, où en est aujourd'hui, en France, le droit à la critique et à la satire. Ecrivains, universitaires, critiques, éditeurs, lecteurs connaîtraient les limites de la liberté d'expression et chaque citoyen saurait vraiment quelle conception s'est fait un journal comme Le Monde."


yann.rade@wanadoo.fr
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