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L'Echo du Village - Accueil n°354 - 15 Mars 2007
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La littérature sans estomac de Pierre Jourde
Un pamphlet humoristique

"Par calcul ou par bêtise, des textes indigents sont promus au rang de chef-d'oeuvre. Leur fabrication suit des recettes assez simples. Pierre Jourde en donne quelques-unes. Il montre comment on fait passer du maniérisme pour du style et la pauvreté pour de la sobriété. Ce livre renoue avec le genre du pamphlet et s'enthousiasme pour quelques auteurs qui ne sont pas des fabricants de livres, mais des écrivains."

Pierre Jourde est professeur à l'université de Grenoble III. Il a publié plusieurs essais (dont La littérature sans estomac)et quelques romans (dont Festins secrets, prix Renaudot 2005).

La littérature sans estomac (dont le titre fait référence au texte de Julien Gracq, la littérature à l'estomac)renoue avec un genre qui avait un peu disparu ces trente dernières années (où l'hypocrisie de notre époque moderne conduit à une passivité neutre en matière de goût; "Quelle crédibilité, quelle valeur peut avoir une critique qui se confond avec un dithyrambe universel? Si tout est positif, plus rien ne l'est."), celui du pamphlet littéraire. A travers la critique de plusieurs romanciers, Jourde dénonce le système éditorial actuel, dont l'ambition n'est pas de faire découvrir de vrais écrivains mais de vendre.

Jourde s'engage sur une pente dangereuse : la critique est forcément subjective. Mais l'auteur ne fait pas que dénoncer de façon générale et c'est là que le pamphlet acquiert tout son sens : Jourde donne des noms et cite des textes pour mieux en montrer la pauvreté.

La seconde critique que l'on pourrait faire à Jourde est qu'il est facile de s'attaquer à quelques auteurs dans la grande masse de l'édition française. Mais Jourde ne s'attaque qu'à ceux qui ont les moyens de se défendre.

Enfin, une troisième critique consisterait à voir dans cet essai un pamphlet contre la littérature contemporaine, quelque chose du genre "Mon bon monsieur, y'a plus de littérature; c'était mieux avant". Or, dans un dernier temps, Jourde s'enthousiasme pour quelques auteurs qu'il considère comme de vrais écrivains.

Jourde distingue trois genres d'écriture : l'écriture rouge (syntaxe complexe, métaphores flamboyantes, énumérations...), l'écriture blanche (minimalisme syntaxique, lexical et rhétorique) et l'écriture écrue (écriture des singularités, de la saveur spécifique des moments ou des choses). Enfin, puisque rien n'est ni tout noir ni tout blanc, un sort spécial est réservé à quelques personnes dans ce que Jourde nomme des interludes.

Mais ce qui fait la spécificité et l'originalité de la littérature sans estomac, c'est l'humour d'un constat amer et l'ironie qui jalonnent tout le texte. La meilleure façon d'en parler est peut-être d'en donner quelques extraits :

A propos de Philippe Sollers que Jourde appelle le Combattant Majeur : "Philippe Sollers est un peu notre Catulle Mendès. Un écrivain de troisième ordre qui aura eu son importance dans la vie littéraire."

A propos de Frédéric Beigbeder : "On l'adore. A la fin de la lecture, on a envie de lui offrir des sucettes, de lui moucher le nez et de lui dire d'arrêter un peu de faire l'intéressant. [...] De même que Jarry a transformé une blague de potache en chef-d'oeuvre, Frédéric Beigbeder transforme en littérature de vieilles blagues de cour de récréation. C'est Toto qui écrit un roman."

A propos de Truismes, le livre de Marie Darrieussecq : "Truismes est une petite crotte desséchée, affectée de tous les tics de style contemporains. Ca se voudrait méchant, c'est très bête. Le sujet même est plein d'enseignements. Il est curieux d'observer, ces derniers temps, combien de jeunes femmes écrivains mettent en scène avec délectation l'humiliation de femmes idiotes. On dirait de la nostalgie."

A propos de Port-Soudan et de Méroé d'Olivier Rolin : "Surtout, la dernière phrase du livre est : "cause toujours". En un sens, elle résume, en effet, l'opinion que l'on se fait de ces deux romans."

A propos des jeux de mots chez Camille Laurens : "Une qui fait rire, quand même, c'est celle du trou, parce qu'elle est vraiment idiote. Tout un chapitre, la documentaliste explique qu'elle voulait dire quelque chose, et qu'elle l'a oublié. Déjà, c'est drôlement amusant. Mais après elle dit que ce qu'elle a oublié, c'est la différence entre les hommes et les femmes. C'est vraiment idiot. Elle fait comme si elle ne le savait plus, et à la fin elle dit : "C'est perdu, ça ne me reviendra pas. J'ai un trou.
Et là, on comprend que le trou, ce n'est pas seulement le trou de mémoire, mais aussi le trou des filles.
Qu'est-ce qu'on rit."

On pourrait multiplier ainsi les exemples... Jourde ne reproche pas à ces personnes d'écrire : après tout, chacun est libre de lire ce qu'il veut. Non, ce qu'il reproche, c'est que "des ouvrages médiocres, simples produits d'opérations publicitaires, sont présentés par leurs éditeurs [...] comme de la vraie littérature." Mais Jourde ne se contente pas seulement de stigmatiser une certaine littérature française. Dans une dernière partie, beaucoup moins ironique, il met l'accent sur ceux qu'il considère comme les véritables écrivains de ce début de XXIème siècle, mais qui, parce qu'ils ne font pas partie de la grande consommation culturelle, restent dans l'ombre. La littérature sans estomac permet de (re)découvrir ces auteurs : Gérard Guégan, Valère Novarina, Eric Chevillard...

On peut reprocher à Jourde un certain parti pris (mais un livre de critique ne peut par définition, être neutre),on peut lui reprocher la subjectivité qu'il y a de séparer le bon grain de l'ivraie, on peut ne pas être d'accord avec tous les écrivains stigmatisés : Bobin, Delerm, Houellebecq..., mais on ne peut que saluer le courage de ce professeur et écrivain méconnu qui s'attaque sans coup férir à la grande machine éditoriale française et à ceux qu'elle a encensés, avec Philippe Sollers en chef de file. Mais surtout, en jouant sur l'ironie et l'humour, Pierre Jourde écrit un livre immédiatement abordable et qui se lit très facilement, qu'on soit ou non un lecteur averti.

Notons enfin que la littérature sans estomac a été publié à L'esprit des péninsules en 2002 et plus récemment chez Pocket.


yann.rade@wanadoo.fr
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