Tropique du Cancer de Henri Miller
Tropique du Cancer est un "livre" dont la lecture des premières lignes suffit à donner le ton : "Ce n'est pas un livre. C'est un libelle, c'est de la diffamation, de la calomnie. Ce n'est pas un livre au sens ordinaire du mot. Non! C'est une insulte démesurée, un crachat à la face de l'Art, un coup de pied dans le cul à Dieu, à l'Homme, au Destin, au Temps, à la Beauté, à l'Amour!... à ce que vous voudrez."
Ces quelques lignes annoncent le ton général de l’œuvre mais pas le sujet. Tropique du Cancer est un livre autobiographique (du moins en partie) racontant la vie errante des gens sans le sou du Paris des années 30. Au gré des rues et des années, Miller rencontre toutes sortes de gens plus ou moins sordides. Pour résumer, disons que dans l’œuvre, le monde se divise en deux catégories : les hommes, constamment obnubilés par le sexe, et les femmes, prostituées, qui sont plus des femmes-objets que des êtres humains à part entière : "Une grue n'est jamais trop fatiguée pour ouvrir les jambes."
Tropique du Cancer est un anti-Proust. Ici, aucun sentiment, aucune once de dignité, aucun honneur. Donner sa parole n'a aucune espèce de valeur. A la fin du récit, Miller persuade son ami de repartir aux Etats-Unis et promet de verser une certaine somme à la femme que son ami quitte. Mais Miller dilapide rapidement tout cet argent comme s'il lui brûlait les doigts. (Miller fait attendre un taxi pour aller uriner).
Cependant Tropique du Cancer n'est pas un pamphlet pessimiste de la vie humaine. Il y a du rire et de la joie. Mais à une époque où avoir de l'argent et une situation stable sont les conditions nécessaires au bonheur, il est difficile de comprendre ces paroles : "Je n'ai pas d'argent, pas de ressources, pas d'espérances. Je suis le plus heureux des hommes au monde." Le bonheur de Miller, c'est la vie de bohème chère à Rimbaud, c'est celui de l'incertitude de l'avenir, c'est la Vie dans son acception la plus large : "la vie est ailleurs".
Pour ce qui est du ton, on pourrait rapprocher Miller de Céline, mais sans le style caractéristique de ce dernier. Et c'est peut-être le principal reproche que l'on pourrait faire à l'auteur. Le récit est novateur, les mots sont atroces et cruels mais le style est classique, trop classique. Il manque un petit quelque chose pour faire de cette grande oeuvre un chef-d’œuvre. Le récit semble parfois un peu long et l'on s'ennuie.
Tropique du Cancer s'adresse donc à un lecteur averti. Le livre est d'ailleurs resté interdit aux Etats-Unis pendant plus de deux décennies et à sa sortie, de nombreux procès ont été intentés pour pornographie.
Ce livre, salué par Cendrars, est un livre rare, dont on ne ressort pas indemne, qu'on aime ou qu'on n'aime pas. Tropique du Cancer fait partie de la littérature majeure du XXème siècle et c'est assurément un livre que l'on n'oublie pas.
yann.rade@wanadoo.fr
Reporter littéraire du village
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