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L'Echo du Village - Accueil n°300 - Jeudi 24 juin 2004
Rubrique coup de gueule animée par aucun responsable. Postulez !


SPIRALE
Ou quand le monde s'emballe...

A l’aube du troisième millénaire, notre vie sur la planète devient de plus en plus complexe, et en perpétuelle accélération et contraction. Que risquons-nous ? Allons-nous assister à la fin d'un temps ? Avons-nous encore des alternatives viables pour éviter le pire ?


Nous sommes tous des découvreurs assemblant les pièces du puzzle pour la première fois.

(Dr. Daniel J. Boorstin)




Depuis que l’homme est homme, l’humanité semble avoir sans cesse progressé sur le chemin de la science et de la connaissance, cherchant inlassablement les nouveaux signes de la modernité. De toutes les civilisations majeures qui ont marqué le sol de cette terre, la nôtre est probablement la plus brillante, la plus avancée sur le plan de la technologie, mais aussi celle qui est le plus porteuse de risques, non seulement pour elle-même mais aussi pour son environnement.

Il fut un temps où les générations se succédaient sans grands changements et où les fils reprenaient naturellement le métier de leur père. Un temps où l’homme était surtout rural et sédentaire, préoccupé avant tout par sa survie, et dominé par ses croyances. Un temps où l’homme respectait ses sages qui le guidaient et la nature qui le nourrissait.



L’homme moderne est devenu pressé. Pressé dans tous les sens du terme : il est de plus en plus actif pour être en phase avec un monde qui n’a de cesse d’accélérer ; et il doit faire face à de plus en plus de signes extérieurs qui le perturbent et le contraignent. Avec l’avènement des moyens de communication modernes (télévision, téléphone sans fil, Internet) qui s’immiscent partout et nous injectent de plus en plus de messages de tous ordres, les frontières culturelles se disloquent et se fondent pour donner naissance à un village planétaire global qui communique à la vitesse de la lumière. Pour lui donner l’apparence d’un formidable shaker, plus de mille satellites tournent autour de notre planète bleue, indispensables pour les télécommunications, la télévision, la météorologie, la science, et la surveillance militaire.



Le vingtième siècle pourrait rétrospectivement donner le vertige à nos rares centenaires : deux guerres mondiales, des centaines de conflits partout sur la planète, la bombe H, le téléphone et la télévision, les premiers pas de l’homme sur la lune, le concorde, Internet, les formidables progrès de la médecine, les OGM, les dizaines d’espèces animales ou végétales en voie d’extinction, le réchauffement climatique, l’explosion démographique, la mondialisation, le 11 septembre 2001. Oui, le monde accélère bel et bien.



Nous sommes engagés dans une spirale, la spirale du matérialisme et du progrès à tout prix. Toujours plus d’objets, toujours plus d’activité pour gagner du confort et du bien-être. Mais le progrès engendre son lot de conséquences, on règle un problème sans réfléchir au long terme et cela génère de nouveaux problèmes souvent plus graves encore.

Démultipliée par la « surpopulation » de la planète, la mondialisation des échanges, et les trop nombreuses inégalités socio-économiques, la mécanique de notre système devient folle et échappe au contrôle des instances de régulation : ONU, G7, OCDE, OMC, etc.

Par dessus tout, nous avons perdu les liens qui nous rattachent au concret en laissant l’économie se laisser mener par les lois absurdes autant que virtuelles des flux financiers : l’argent n’est plus un moyen mais une fin.

Dans une carte géopolitique mondiale fortement déséquilibrée, où pays riches (USA et Europe en tête) se protègent des affamés (Afrique) en leur jetant hypocritement quelques poignées de maïs ou de dollars, et où les pays en voie de fort développement (Chine, Asie du sud est) tentent de trouver aussi leur place au soleil, les tensions sociales des peuples n’ont peut-être jamais été aussi fortes, d’autant que la télévision distille toujours sans arrêt à travers ses séries TV américaines le mirage d’une vie heureuse baignée d’appartements douillets, de hamburgers sucrés et de Coca Cola bien frais.





Les fléaux majeurs de notre temps ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Les deux fléaux qui poussent le monde dans sa fabuleuse accélération sont la pensée unique et la démographie galopante.



La pensée unique conditionne une proportion de plus en plus forte d’hommes et de femmes qui agissent pareil, consomment pareil, et même rêvent pareil. On assiste ainsi à l’avènement de la culture pop corn, de la télé-réalité, de la consommation de masse stéréotypée. La diversité se perd au profit de quelques multinationales qui nous manipulent via des messages publicitaires toujours plus insidieux qui révèlent en nous les désirs de l’inconscient collectif dominant. Partout et de plus en plus, mêmes informations, même automobiles, même nourriture : sans y prêter gare, s’offrent à nous de plus en plus de produits aux packagings différents mais qui sortent des mêmes ateliers.

La pensée unique est dangereuse car dans tous les domaines qu’elle façonne de sa main lissée (économie, politique, culture, communication), elle crée un contraste et un écart de plus en plus forts entre ceux qui en profitent et qui la modélisent (décideurs, grands patrons) et ceux qui la subissent (les populations, nous). Et comme dans une sorte de principe physique et énergétique universel en recherche permanente d’équilibre, l’influence des premiers (de plus en plus puissants et riches) sur la société est proportionnelle à la dépendance et à la soumission des seconds, et à leur nombre. De sorte que, au delà d’un certain seuil minimum, plus nous sommes nombreux à consommer un même produit, plus ce produit aura les moyens de conquérir des marchés nouveaux, de s’auto promouvoir, afin de gagner toujours plus de parts de marché : le monopole est en ligne de mire. Seules quelques niches peu rentables sont laissées en pâture à l’imagination de ceux qui cherchent un monde différent.

Le risque de la pensée unique, c’est de formater un homme universel modélisé qui aura perdu sa spécificité et sa liberté, un homme en mal d’identité, aliéné et perdu.



La démographie galopante est quant à elle un facteur majeur de déséquilibre et d’accélération. Les pays du Nord voient leurs chiffres se stabiliser, les protections sociales garantissant aux aînés l’assistance qui étaient jadis prodiguée par les nombreux enfants, en même temps que les familles aspirent à d’avantage de temps et de confort individuel. Les flux migratoires, fortement ajustés, y sont nécessaires pour revitaliser des populations vieillissantes. Dans de nombreux pays du Sud au contraire, le manque de moyens de contraception, le faible niveau d’éducation, et les taux importants de mortalité infantile engendrent des courbes de croissance quasi exponentielles. Le Dalaï Lama ne se trompe pas lorsqu’il annonce que la démographie est l’un des plus grands problèmes de notre époque.

Plus nous allons avancer dans le temps, plus graves et plus nombreuses seront les répercutions néfastes d’une démographie mondiale déséquilibrée et non maîtrisée. Et plus nous sommes nombreux, plus les impacts sur la planète et sur chacun de nous sont importants et fréquents. Car chaque homme tisse autour de lui un véritable réseau avec ses semblables ce qui, à fortiori dans un système mondialisé aussi complexe et déstructuré, génère inévitablement une entropie du système Terre en pleine accélération.



Enfin, la communication instantanée (radio et télévision, téléphone, réseaux informatiques et électroniques) précipite l’homme dans un monde nouveau, un monde où messages et informations sont à portée de clic, un monde où les décisions peuvent être prises au dernier moment et les actions menées aussitôt à l’autre bout du globe. Par exemple, le visage des places de bourse mondiales a été complètement modifié depuis l’apparition des réseaux spécialisés bancaires, les flux financiers apparaissent et disparaissent désormais à 300000 km/s.

Les technologies de l’information, des télécommunications et du multimédia opèrent ainsi une véritable révolution économique et culturelle. D’un point de vue social on peut craindre que cette révolution en marche n’aggrave les inégalités entre pays du Nord sur-équipés et pays du Sud sous-équipés. D’un point de vue technique, force est de constater que l’homme s’est libéré du temps pour nombre d’opérations dématérialisées.

Tout ceci tend également à fabriquer un monde très rapide et instable, un monde où l’on n’a plus le temps de réfléchir, un monde qui fait peur, où l’on peut assister dans son canapé (en velours) à un 11 septembre qui, comme dans un mauvais film d’épouvante, annoncerait le déclin d’une civilisation.



Va-t-on vers une civilisation du chaos ou bien vers une civilisation plus harmonieuse ?

Il semble que nous soyons à la croisée des chemins.



L’humanité approche peut-être d’un point culminant de son histoire. Elle continuera inévitablement durant quelque décennies dans sa course vers son ascension matérialiste. Nous passerons probablement le seuil des 10 milliards d’individus, nous allons continuer à exploiter les richesses de notre sol, nous allons vivre une époque où les frictions et les conflits seront encore plus nombreux. La spirale de notre « évolution » va encore se dérouler en prenant de la vitesse. Mais plus nous accélérons, plus le monde devient « petit », et plus il nous résiste.

Nous ne pourrons pas à l’infini aller dans ce sens. L’Univers a sa logique, ses règles physiques et métaphysiques. La terre a ses limites et si nous n’y prenons pas gare, elle nous les montrera.

En cette époque qui nous offre la chance ultime d’opérer une transition, nous devons réaliser que notre univers se trouve dans une phase de contraction. Tout accélère et se contracte. C’est cela même qui ne pourra pas se prolonger sans cesse.



Deux perspectives s’offrent à nous.

Ou bien nous continuons gaiement dans notre logique de l’illusion, du mensonge et de la destruction : dans ce cas les choses nous deviendront encore plus complexes, déséquilibrées et dangereuses, et au bout du compte se produira certainement en fin de course un cataclysme majeur (écologique, économique, ou militaire) qui sonnera la fin d’un monde. Option brutale.

Ou bien nous reprenons conscience, nous nous ressaisissons et décidons d’agir pour un monde au service de l’homme, de tous les hommes, en s’attaquant avec force aux injustices, aux inégalités, à la faim et à la soif, à l’illettrisme, à la pensée unique : nous aurions alors un bon espoir de nous stabiliser, de créer un monde harmonieux respectueux de l’écologie, basé sur des valeurs humaines de partage et de solidarité, de diversité, un monde plus spirituel en recherche de paix et d’amour.



Réagissons, agissons. Et maîtrisons nos peurs. Sortons de notre torpeur imbécile de gens gâtés par une technologie qui nous asservit plutôt qu’elle nous aide. Ne nous sentons plus impuissants face aux géants économiques qui nous malmènent tout en nous faisant croire au meilleur des mondes.

Oui nous avons le pouvoir de penser autrement, d’agir en citoyens responsables et concernés par notre environnement social. Oui nous pouvons trouver des alternatives efficaces contre une mondialisation qui gâche nos ressources et qui n’est pas capable de mettre en place un modèle éco-économique viable. Oui nous devons nous soucier au quotidien de la portée de nos actes et chercher à être en accord profond avec nous-même.

Il faut espérer que nous ayons la force de résister aux puissants en militant, en dialoguant, en consommant autrement, en leur exigeant des comptes. Si nous ne le faisons pas, ils se chargeront de penser pour nous. Nous pouvons nous unir pour opérer des contre-poids. Les mouvements alter mondialistes en sont un bon exemple, même s’ils sont pour l’instant plus force de contestation que de proposition.



Chacun de nous doit se prendre en main, à sa manière, à son niveau. Il n’y a pas qu’une façon d’agir. Et il n’y a pas de temps à perdre.

Consommer moins, prendre son temps, choisir des produits équitables, payer le juste prix, recycler ses déchets, œuvrer pour une association, regarder la télévision avec un œil critique, soutenir des ONG, faire des voyages humanitaires, utiliser Internet comme un espace d’expression avec ses amis, fréquenter les bibliothèques, voilà quelques idées simples et économes qui, ajoutées bout à bout, peuvent changer les choses. Nous n’imaginons pas le pouvoir que nous avons en tant que consommateurs. Car les entreprises créent de nouveaux besoins certes, mais elles s’adaptent aussi à la demande. Au final, c’est nous qui décidons, soyons-en sûrs. Au terme de consommateur nous devrions désormais lui substituer celui de « consommacteur ». Dans le simple acte d’achat de kiwis par exemple, cela fait une différence importante si on les achète dans un hypermarché ou au marché local du coin, s’ils viennent de Nouvelle-Zélande ou du Tarn et Garonne.

Bien souvent, chacun peut acheter en toute conscience et selon ses propres critères. Il en va de même pour tout.



Nous sommes encore libres de nous comporter de manière infantile en cherchant à imiter les masses écervelées ou bien de manière adulte et responsable en cherchant notre propre voie de l’autonomie et de la liberté.



Nul vent n‘est favorable à celui qui ne sait où il va.



Bodhie


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