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L'Echo du Village - Accueil n°261 - 18 septembre 2003
Rubrique société animée par aucun responsable. Postulez !


Mon délicieux amour
Mon amour, tu es à croquer, je te mangerais

Est-on bien conscient de ce que l’on déclare à sa belle (ou à son beau)? L’inconscient n’a-t-il pas comme une arrière pensée, comme les cuisines ont une arrière-cuisine et que les plus belles flammes sous-entendent le fourneau ?

"Mon tendre amour, tu es à croquer!
"Mon délicieux amour, je voudrais te manger"

Que cachent ces phrases, qui font papilloter les yeux des filles _même celles qui s’en défendent, d’ailleurs_ ou bomber le torse aux garçons ?
Tout simplement, l’ogre qui est en chacun de nous. Ce sentiment qui surpasse tous les autres, l’amour de soi, le désir du contentement, et la bête en nous qui réclame son tribut, son steak, sa viande et qui proclame sa FAIM.

En douteriez-vous ?
Pensez à l’implication de ces mots, à leur sens à peine voilé sous la métaphore. C’est plutôt clair et direct non ? La jouissance suprême est de faire disparaître l’autre en nous, le fusionner, l’amalgamer, pour qu’il devienne notre chair, car nul état ne nous convient mieux. L’être suprêmement aimé par notre inconscient animal, c’est nous même, dans notre propre corps, là où les différences de l’autre disparaîtront

Evidemment, à part un Japonais ou deux, ce genre de désir n’aboutit pas souvent.
L’anthropophagie est un interdit puissant, du moins dans notre civilisation. Seul l’instinct de survie peut permettre de passer outre, encore qu’avec beaucoup d’hésitation et de répugnance.

Il ne suffit pas, tant s’en faut, d’exprimer ce désir inconscient. Les interdits génèrent du stress qui peut être évacué, en partie, par des actions simulacres. Qu’en est-il de l’amour cannibale ? Quels sont les simulacres qui permettent d’apporter une petite satisfaction à l’ogre qui s’agite ?

Outre son évidente fonction dans l’alimentation, la bouche est un organe du sens. A n’en pas douter, elle apporte le goût, en plus d’une sensation tactile comparable au toucher avec une sensibilité accrue. Et ce que le goût amène, c’est l’action de manger.
Aimer l’autre avec sa bouche c’est le manger.

Le suçon est la continuation quasi parfaite de l’action de téter. Reproduction sensuelle de notre première manière de nous alimenter, il fait revivre en nous, la sécurité et surtout l’apaisement de la faim que naguère nous trouvions au sein de notre mère.

Le baiser est aussi un simulacre de l’action de s’alimenter. Plus le baiser est profond, plus grande est la satisfaction, et plus complète l’illusion. La langue de l’autre, que nous aspirons et mêlons à la notre, c’est une simulation encore plus proche de la dévoration.
Dieu merci, la nature ne nous a pas dotés d’une mâchoire inférieure indépendante et extensible comme celle des serpents. On ne sait ce qui pourrait arriver.

Les morsures ajoutent la sensation qui manque aux deux actions précédentes. Celle de la fermeté. Les requins goûtent en mordant. Ainsi font les humains, bien qu’ils aient le sens du toucher à leur disposition.
La résistance de la peau, la dureté fragile d’un mamelon renseignent sur le plaisir qu’il y aura de mâcher puis d’avaler ce morceau de l’autre. Ceci est bien entendu, très limitatif.
Les dames auront certainement d’autres exemples qui leur viendront à l’esprit.
A leur sujet, je tiens l’utilisation du rouge à lèvres, comme une façon de simuler le sang bien rouge, qui accompagne un repas anthropophage sans retenue. Envie de mordre dans la chair juteuse, ou appel à la morsure, c’est tout un. On est bien loin des délicatesses de la table. C’est de l’ingestion de la vie elle-même qu’il est ici question.

Monogame ou polygame, peut-on toujours manger la (ou le) même ?
Tout est une question d’habitudes alimentaires. La nature foisonne d’exemples sur la diversité des comportements. De l’exclusif koala qui meurt privé de son unique nourriture à l’éclectique requin qui est souvent pris de frénésie alimentaire, on rencontre tous ces types d’amour cannibale chez les humains.
Diversifier ses repas ou opter pour le mono-régime, manger, c’est toujours manger.

Les religions, amours platoniques par définition, ne sont pas en reste pour démontrer que l’aboutissement de l’amour extrême, c’est de manger l’autre. Que l’on mange réellement ses proches ou ses ennemis défunts, que l’on mange son Dieu sous une forme allégorique, le but à atteindre est bien la communion totale, l’appropriation de l’essence de l’autre, le but ultime de l’amour transfiguré.

Il reste encore beaucoup à dire sur ce sujet mais je dois m’arrêter là, car voyez-vous, il est l’heure de mon rendez-vous, et j’ai FAIM.
FIN

Mybeau
mybeau@myb.levillage.org


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Mybeau
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