Martinique
A quoi sert d'écrire n'importe quoi sur l'Internet ?
A la suite de la parution, dans le n°211 de "L'Echo du Village" en ligne, d'un texte intitulé "La vraie Martinique", plutôt que de se lancer dans le recours aux tribunaux ou de vilipender ceux qui ont validé cet article, un Villageois réagit aux propos qu'il a pu lire, dont certains très excessifs.
Un Martiniquais objectif - il y en a - ne prétendra jamais que son île est un paradis, même s'il la porte dans son coeur. Toutefois, le texte paru la semaine dernière sur la Martinique ne saurait rester sans suite, d'autant qu'il démarre dans la mauvaise foi la plus criante.
En effet, dire que la première vision de la Martinique n'est pas celle des plages mais celle de hôtels n'est possible que si l'on arrive dans le coin touristique des marinas et pas de n'importe où (voir une carte). Mais ceci n'est pas trop grave. La suite l'est davantage.
Ainsi, parler du "porc de Fort-de-France" (en indiquant qu'il n'y a pas faute de frappe), c'est être de mauvaise foi. Les ports de Bilbao, Marseille, Le Havre, Rotterdam, Copenhague, Izmir, Vigo, Le Pirée (Athènes), Hambourg, Anvers, La Guaira (Caracas), Port-of-Spain, San Juan de Puerto-Rico ou Southampton ne sont pas non plus des endroits où règne une étincelante propreté.
On nous parle aussi de déception causée par des poubelles qui traînent sur le trottoir et de drogués ("principalement des crackés", quel oeil!) anormalement nombreux. Est-ce que, partout dans le monde, la drogue à grande échelle n'est pas liée à une misère plus grande encore ?
Notre sévère voyageur se croyait peut-être dans un coin préservé de France métropolitaine, alors que, de la volonté de la Métropole, depuis de bien longues années, cette terre française est en fait comparable par bien des aspects au Tiers-Monde. A Istanbul, il n'y a pas si longtemps, nous avons vu des tas d'immondices à même le sol, où s'ébattaient des rats le soir, et l'aéroport d'Ankara avait des toilettes particulièrement repoussantes. Au fait, ces poubelles sont-elles restées sur le trottoir pendant les six mois du séjour de notre Baedeker en Martinique ?
Cet autre passage mérite qu'on s'y attarde : "De plus les habitants sont racistes, beaucoup plus que nous, les 'métros'. Ils n'acceptent pas les touristes, et ceux-ci, mal reçus, tendent à chercher d'autres horizons."
Sur le premier point du prétendu racisme des habitants, de TOUS les habitants si on lit bien notre pseudo-journaliste, on dira qu'on ne saurait nier que certains Martiniquais soient "Métro-phobes". Cela provient-il, à son avis, uniquement de la mentalité que prête notre critique à tous les Martiniquais ? Connaît-il le système dans lequel vivent les habitants des DOM-TOM (Français entièrement à part et non Français à part entière) ? Sait-il qu'encore aujourd'hui, à qualifications égales, un "Métro" peut avoir un meilleur salaire qu'un autochtone dans cette Martinique qu'il critique si vertement ? Connaît-il l'échelle des salaires "officiels" (c'est-à-dire "réglementaires", "légaux") à la Martinique par rapport à ceux de la Métropole ?
Quant à la baisse de fréquentation touristique dans l'île, précisons que le tourisme n'a jamais réellement apporté de l'argent aux Martiniquais de base ; demandez-vous (posez la question) où vont les bénéfices de ces hôtels dont il est question dans ce texte. Les salaires du tourisme en Martinique sont encore plus bas qu'ailleurs, ce qui n'est pas peu dire. En revanche, les prix sont supérieurs à ceux de Métropole, puisque pratiquement tout est importé - ce qui remplit depuis toujours essentiellement des caisses non-martiniquaises.
Et la France a quand même quelque chose à voir, entendez "une responsabilité", dans la situation dans les DOM-TOM : plus de trois cents ans d'appartenance à la France (pour la Martinique), ce n'est pas rien.
Autre chose, la relative désaffection des touristes pour la Martinique et les Antilles françaises est aussi une affaire de tarifs : les îles anglophones coûtent moins cher au touriste pour un séjour identique et les Américains du Nord et autres anglophones n'ont pas à surmonter la barrière de la langue là-bas ; mais il faut voir le niveau de vie dans ces îles, ex-britanniques pour la plupart. D'ailleurs, le tourisme en Martinique n'a réellement décollé qu'à partir de la démocratisation des vols sur Air France, compagnie nationale qui fit longtemps payer très cher le voyage, ce qui pénalisait avant tout les Martiniquais et ceux qui vivaient dans l'île.
Fort-de-France est maintenant en déficit, nous dit notre journaliste amateur. Et de s'interroger sur qui va payer cette facture. Et de nous fournir une réponse : "L'Etat français sans doute !" Sous-entendu, la Martinique - et bien entendu, ses habitants - coûte de l'argent à la France, air connu, qui ne tient pas compte de l'Histoire, ni du fait que la Martinique est française avant le comté de Nice et Dunkerque, par exemple. Par ailleurs, pensez-vous, chers lecteurs, que seules Fort-de-France et les villes des DOM-TOM soient en déficit ?
Et passons sur la méconnaissance que démontre notre Baedeker au petit pied des règles françaises de comptabilité publique...
Il n'est pas non plus innocent de dire que le chômage atteint près de 40% de la population active, en précisant que pourtant le travail ne manque pas, et d'ajouter "mais les martiniquais ont gardé en mémoire la période d'esclavagisme et refusent toujours de travailler...voilà maintenant plus d'un siècle." Si on comprend bien, il y a en Martinique 40 % de fainéants ayant une vision passéiste de la vie. S'il est vrai que la Martinique est habitée par un petit peuple de grands seigneurs (blague entre Martiniquais, précisons), on ne saurait continuer à sortir l'axiome "Martiniquais = paresseux". A Paris/banlieue, la plus grande ville martiniquaise, par exemple, le taux de chômage des Martiniquais n'est guère supérieur à la moyenne nationale, malgré les freins à l'embauche que sont le manque fréquent de formation et les préventions des employeurs - d'où un fort pourcentage de fonctionnaires antillais et autres bronzés, le recrutement ne se faisant pas dans la fonction publique sur des critères d'origine ou de couleur de peau.
Revenons sur la phrase "De plus les habitants sont racistes, beaucoup plus que nous, les 'métros'." et demandons-nous ce qu'elle veut dire. Bien sûr, elle dit que tous les Martiniquais sont racistes pour celui qui l'énonce, ce qui est une affirmation gratuite ; mais on peut penser que l'auteur se trahit et reconnaît qu'il est raciste, essayant de faire admettre ce trait comme une caractéristique commune à tous les "Métros", ce qui n'est pas non plus une vérité.
Et, qui sait, notre homme a peut-être d'autant plus mal vécu ce racisme dont il s'est prétendu victime que les "racistes" qu'il dit avoir rencontrés (il y en a, bien sûr, quelques-uns) l'étaient plus que lui.
Pour finir, en Martinique, il n'y a pas que les plages du Sud qui méritent le détour. Il y a aussi le Nord de l'île, Grand-Rivière, en particulier. Et les gorges de la Falaise, la Trace des Jésuites" (sentier dans la forêt tropicale), à Balata, la cathédrale de Fort-de-France et sa structure en métal. Il y a aussi des gens accueillants et contents de faire découvrir leur pays ; sinon, cette "Côte d'Azur puissance dix" dont on nous parle ne pourrait exister. Il y a des Métropolitains qui vont une à deux fois par an dans cette île depuis des années, et ce n'est certainement pas parce qu'ils adorent être mal traités ou mal reçus. On aurait pu trouver ce présent et dernier paragraphe dans un véritable récit de voyage...
Christian Joli
christian-joli@wanadoo.fr
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