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n°212 - Jeudi 17 octobre |
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| Rubrique International animée par cosmoledo |
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Au Vietnam, 1954, Treizième épisode
Camionnés vers les camps de transit et la délivrance.
Résumé des épisodes précédents. L’auteur, alors jeune médecin militaire frais sorti des écoles, est arrivé au Vietnam, indépendant sous l’empereur Bao Dai aidé par la France, en guerre civile contre les partisans du bloc de l’Est. Grièvement blessé, capturé, relevé et porté sur une distance de quelques six cents kilomètres sur un brancard à dos d’homme du désert laotien vers les camps du centre Vietnam. Après quelques mois, on lui apprend que la paix est signée.
Le voyage s'effectua sur des pistes secrètes érigées par les autorités de Ho pour les besoins de la guerre, car la route coloniale avait été coupée en maints endroits et rendue inutilisable. Souvent, notre convoi traversait des rivières sur des radeaux de bambou. Nos guides (étaient-ce encore des gardiens ?) nous décrivaient comment, à chaque alerte aérienne, les radeaux étaient repliés à couvert. Dans les villages, la population nous lançait des quolibets que nous ne comprenions pas toujours. Md. (1) nous incitait à ne pas répondre et nous ne le faisions pas. Peu après le départ, nous avons revu un ex Français rallié. Marié à une Vietnamienne et père, il croyait alors pouvoir continuer et achever sa vie dans ce pays. J'ai su plus tard que le racisme poussé à l'extrême des gens du lieu a fait qu'il a été expulsé sitôt qu'il n'a plus été d'aucune utilité pour eux. J’ignore si sa famille vietnamienne a été autorisée à le suivre. A mon arrivée au camp, j'avais su qu'il avait coutume de se mêler aux nouveaux prisonniers pour en dénoncer les éventuels propos séditieux. On disait qu'il avait participé à des actions armées de traîtrise contre les Français. Son biotype européen lui aurait servi de laisser passer pour s'introduire avec quelques Vietnamiens dans une ou des places françaises et en massacrer les occupants. Mais à notre encontre, nous n'avions guère que des reproches relativement mineurs à lui faire, le reste étant des affirmations sans preuves. Lorsque nous nous sommes vus pour la dernière fois, il tentait de conserver son attitude un peu arrogante et protectrice. Mais le jeu ne prenait plus. Nos compagnons lui faisaient sentir par leur attitude méprisante et distante que son temps était passé. Pour moi, je gardais la même relation neutre que j'avais toujours adoptée. Je ne lui avais jamais demandé aucune faveur. D'autres événements étaient plus positifs et divertissants, comme celui du gardien qui, momentanément gêné par son fusil, le confie pour quelques minutes à un prisonnier. Cela s'est passé dans tous les pays, à la fin de toutes les guerres, peu avant la libération. Quel prisonnier, à quelques jours de sa restitution aux autorités de sa patrie, aurait l'idée saugrenue de se livrer à une menace ou une violence quelconque sur un de ses gardiens?
Notre convoi faisait halte dans des villages. Une fois, nous avons assisté à des séances de cinéma : des documentaires sur l'armée chinoise de Mao Tse Tung pendant la guerre civile. Il y avait plusieurs mois que nous n'avions pas vu d'éclairage électrique. Une autre fois, notre convoi s'était arrêté pour la nuit à la lisière d'un village. Des boutiques ambulantes offraient des denrées diverses, entre autres du lait en poudre. Le lait, très prisé des Européens est rejeté par les asiatiques. "Mua gi ?" (Que m'achètes-tu?) me demanda une marchande ambulante. "-Khong mua, khong co dong bac" (Je n'achète rien, je n'ai pas d'argent) répondis-je. J'avais dépensé tout le peu d'argent mis de côté pendant le "règne" sage de B. (2) pour régaler mes compagnons à l'annonce de la paix. D'autres étals étaient gratuits. D'énormes quantités d'une excellente nourriture étaient disposées dessus, à notre disposition. Une jeune fille se tenait à côté. "Chiao em."(Bonjour mademoiselle, mot à mot "petite soeur") dis-je. Je m'attendais à une non-réponse et à une mine renfrognée. "Chiao anh" (Bonjour petit frère). entendis-je, accompagné d'un sourire. Nos gardiens devenus nos hôtes voulaient nous laisser la meilleure impression possible. "Ita oe dau ?" (où puis-je voir un infirmier ?) On me conduisit à une infirmerie où je reçus de menus soins pour une petite maladie tropicale de peau. La brusque surabondance d'aliments délicieux allait nous être particulièrement néfaste. J'avais étudié les conditions de rapatriement des détenus dans les camps d'extermination allemands. Beaucoup étaient morts au cours de la transition entre la disette et l'abondance. Il aurait fallu adopter une réalimentation progressive. Je prévins mes compagnons, et tentai de me retenir de tout abus. Mais nous avons tous succombé à la tentation et l'avons payé cher en troubles digestifs et en un supplément d'amaigrissement. Lorsque je passai plus tard, rendu aux autorités françaises, la visite médicale de libération, on me dit que j'avais maigri de vingt quatre kilos par rapport à mon poids d'avant captivité. Au cours d'une autre halte, nos "hôtes" nous présentèrent un excellent groupe folklorique.
Notre convoi arriva enfin au séminaire de Thanh Hoa. C'était le seul édifice en dur de la région. En effet, par ordre du Haut Commandement du gouvernement de Ho jadis mis en place par les Japonais, les habitants avaient du, au commencement des hostilités, détruire leurs maisons que l'on soupçonnait de pouvoir être utilisées par les "colonialistes" comme forteresses en cas de reconquête. Les habitants avaient érigé à la place des cabanes en clayonnages de bambou. Seuls les édifices religieux avaient échappé à la règle de destruction. Le commandement voulait montrer qu'il respectait les religions. Au moment de notre venue, le séminaire était le siège d'une grande concentration de prisonniers, tous Européens. Il y eut des retrouvailles, notamment avec quelques uns de mes anciens soldats. Tous me croyaient mort. On mit des coiffeurs à notre disposition, nous qui jusque là ne pouvions nous soigner les cheveux que tous les mois en moyenne. Ce pourquoi nous avions tous dû laisser pousser notre barbe. J'ai conservé la mienne jusqu'en France, pour la montrer aux miens. Mais cela m'a nui auprès des autorités militaires françaises, car la barbe est interdite à l'armée. On nous fournit un équipement militaire complet de l'armée chinoise pour remplacer les hardes que nous portions depuis la capture. Mais ces vêtements rétrécissaient de façon imprévisible, si bien que nous avions un aspect grotesque. Mieux valaient les hardes. C'est dans cette tenue que, tous, nous avons été rapatriés peu après.
(1). Md. Français fils d’un français et d’une Chinoise, prisonnier depuis huit ans, date de la rupture entre la France et le gouvernement de Ho Chi Minh constitué par les Japonais.
(2). B. Officier français prisonnier depuis huit ans. Comme Md. il avait partagé ma case en captivité de mars à juin 1954.
Prochain épisode. Retour au pays.
Jacques cheneau
cheneaucor@free.fr
http://clinique.le-village.com/checor
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