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L'Echo du Village - Accueil n°212 - Jeudi 17 octobre
Rubrique littérature animée par Médée (version originale)


Jour Maudit !
Vieillesse et solitude.

La tête me tourne. Les images défilent à toute allure, tourbillon de couleurs ; se fixent sur un cliché. Des instantanés, toujours les mêmes : ta peau trop blanche ; tes yeux trop fixes ; tes lèvres trop froides ; trop... trop... toujours trop.


Je ne peux plus dormir. Le sommeil me fuit désormais. Les nuits s’écoulent au rythme du clocher, demi-heure après demi-heure. Etats de veille entrecoupés de somnolences furtives.
Je me lève lentement. Mes lèvres se pincent, écrasant des gémissements de douleur. De mes mains j’aide mes jambes à descendre, millimètre par millimètre, le long du lit. Je frissonne ; le sol est froid ; l’air est froid ; mon corps est froid. Mais comment faire pour avoir chaud quand il ne vous reste plus que la peau sur les os ! La peau pour seule couverture.
Tes lèvres aussi étaient froides, froides et sèches ce jour où... Jour maudit ! Dernier baiser...

Je me traîne, hésitant, jusqu’à la cuisine. Chaque jour mon corps me devient un peu plus étranger, refusant, tel un animal sauvage, de m’obéir. Je n’ai plus la force de le dompter. Elle m’a quitté ce jour où... Ce jour ! Toujours ce jours ! Jour maudit ! Je ne peux arriver à l’effacer ne serait-ce qu’un instant. Il me suit, me guette, m’accompagne, fait partie de moi. Oui, c’est ça, Je crois... c’est un bout de moi. Paradoxalement, la seule chose qui me reste est celle que je veux fuir. Mais en ai-je vraiment le désir ? Que me restera-t-il alors ? La mort ? Pire ? Oui, pire : la vie, la folie.
J’attrape mon bol de café. Mes doigts gourds ne parviennent pas tout à fait à se refermer. Au vieux clocher, cinq heures sonnent. Face à moi, personne. Cela fait maintenant quelques temps que tu m’a quitté. Je ne sais plus quand exactement. Un jour ? Un mois ? Un an peut-être ? J’ai du mal à me souvenir, mes idées se brouillent, se défilent, ma tête est creuse... Depuis longtemps, oui ! c’est ça, depuis trop longtemps... Trop !
Je crains que dans un jour prochain ce ne soit ton image qui m’échappe, fuyant entre les doigts de ma mémoire, roulant sur les replis de mon esprit, tombant dans une crevasse inaccessible. Te reconnaîtrai-je encore, demain matin, sur cette photo que je garde sur moi ? Je la fixe à longueur de journée. Je m’imprègne de toi, jusqu’à ne plus voir qu’une tâche blanche. Pour être sûr... Enfin ! Peut-être... Jour maudit !

Il est neuf heures. Les magasins vont ouvrir. Je prends ma canne pour aller faire quelques courses. Oh ! pas grand chose, juste de quoi tenir jusqu’à demain. Pas la peine de prévoir plus loin. Qui sait ? Demain, peut-être... avec un peu de chance...
Le bus arrive. Il déborde de corps compressés. Quand enfin je gagne mon combat contre les deux marches du marchepied, je vois les regards se détourner, les visages se presser contre les vitres, s’absorbant dans la contemplation de... de rien. Je deviens invisible, miracle de mon âge.
Je sers la poignée, plante mes pieds dans le sol de caoutchouc. Rien à faire : je suis ballotté de droite et de gauche. Je heurte des dos. Parfois, j’ai l’impression que mes pieds ne touchent plus terre. Je vol, je rebondis telle une bille de flipper. Finalement, une femme se lève, me cède sa place. Je croise ses doux yeux verts, ils sont emplis de tendresse. Je me réchauffe un peu au feu de cette humanité un moment retrouvée. Mais yeux s’embrument. Je la remercie et m’assois. Je l’examine ; elle est enceinte...

J’erre au travers des rayons, attendant l’appel de mon estomac qui m’aidera à choisir ma pitance. Rien. Je saisis une boîte au hasard et vais payer. Sans le moindre regard, la moindre esquisse de sourire, la caissière jette ma monnaie sur le tapis. Les pièces malignes évitent mes doigts. Je bouchonnes, je sens le poids de toutes ces paires d’yeux posées sur ma nuque ridée. Le froid reprend son territoire. Encore quelques souffles d’impatience et je m’enfuis, oubliant quelques pièces. Je fuis au plus vite. Je veux me retrouver dans ma forteresse, mon cocon. Mon asile ?
Je croise des adolescents et essuies quelques rires. J’ai l’habitude. La honte a depuis longtemps fait place à l’incompréhension. J’ai envie de leur expliquer que je ne suis pas né comme ça, que moi aussi j’ai été jeune, qu’eux aussi ils vieilliront. On me fuit comme un malade. Mais après tout, la vieillesse n’est-elle pas contagieuse ?

Tout doucement les minutes passent. Plus elles avancent, plus je suis las. Je suis assis toute la journée dans le silence de mes pensées que seules viennent troubler une phrase, une question. Alors je tends l’oreille. J’écoute. Une voix ? La tienne ? Non! rien, tu ne réponds pas. tu ne le peux pas... Mais, peut-être... Démence ! La folie s’insinue. Je perds pied. La réalité vacille.
Face à moi un fauteuil vide ; des larmes viennent remplir mes rides. Où es-tu donc, toi que j’aimais ? Toi la seule à qui je parlais. Jour maudit !
Il est tard, je vais me coucher. Je me sens faible et fatigué. Près d’une demi-heure pour me dévêtir et m’allonger, mais je ne suis pas pressé. J’ai du mal à me coucher. Un craquement ! le lit ? Mes os ? Qu’importe, la douleur physique n’est rien. Elle, je m’y suis habitué.
Me voilà une nouvelle fois à compter les coups de gong égrenés par le clocher. Deux demi-heures, trois...

Je sursaute. Le silence est plus épais. C’est cela qui m’aura sans doute réveillé. Tiens, je n’entends plus mon coeur cogner ; ce bruit sourd et régulier qui battais mes tempes.
Toi ! c’est bien toi mon amour ? Mais oui ! Je le savais, je t’attendais. Je t’attends depuis si longtemps. Viens mon amour, viens m’embrasser, me serrer dans tes bras. Je ne veux plus jamais être loin de toi. Déjà je me réchauffe, je sens mes forces revenir. J’oublie tous ces instants de peines, d’humiliations...
Le bonheur, le bien-être. La joie me submerge. Oui ! prends ma main, partons d’ici ; pour l’éternité réunis...

Au matin, quand arrive l’aide-ménagère, elle ne découvre qu’une maison vide. Dans la chambre, un lit défait au pied duquel repose une paire de pantoufles.
La fenêtre est ouverte, ouverte sur un ciel bleu d’azur...


Manu8@wanadoo.fr


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