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L'Echo du Village - Accueil n°211 - Jeudi 10 octobre 2002
Rubrique International animée par cosmoledo


Au Vietnam, 1954. Douzième épisode
Vie dans des camps en fin de guerre

Résumé des épisodes précédents. L’auteur, alors jeune médecin militaire frais sorti des écoles, est arrivé au Vietnam, indépendant sous l’empereur Bao Dai aidé par la France, en guerre civile contre les partisans du bloc de l’Est. Grièvement blessé au Laos, il a été porté par l’adversaire sur une distance de quelques six cents kilomètres sur un brancard à dos d’homme à travers les déserts et la forêt vierge. Après quelques mois de captivité dans une petite case au centre Vietnam, la paix est proche. Il est séparé de ses quatre compagnons.

Après le départ de B. et Md., je ne revis plus non plus K. ni Mr. Ma blessure se stabilisait. Je n'avais plus besoin de nourrice. Le Commissaire du camp m'interrogea sur B. Je l'avais vu écrire des pamphlets et des poèmes qui ridiculisaient nos gardiens et leurs concitoyens. On me demanda : "B. écrivait quand vous étiez avec lui ?" Je n'ignorais pas que nos gardiens recoupaient les renseignements et cherchai à m'en tirer avec une pirouette. "Oui, il écrivait les comptes de riz." En effet, B., excellent administrateur, avait organisé par l'intermédiaire de K et de Mr. une sorte de troc avec les gens du village voisin. On prélevait une partie de notre ration, caloriquement suffisamment abondante, mais déséquilibrée par absence de protéines, et on l'échangeait contre des denrées qui pouvaient être un minuscule morceau de viande ou de poisson, un oeuf pour nous cinq ou un autre produit. Rigoureux, B. écrivait tout cela sur de minuscules morceaux de papier obtenus par la même voie. Ce n'était pas le plus gradé ni le plus âgé d'entre nous, puisque Md. était, à 50 ans, assimilé au grade de capitaine. Mais il régnait indiscutablement sur nous par sa valeur et ses mérites. Je m'attendais à ce que ma réponse : "Il écrivait les comptes de riz" soit prise comme une injure. Pas du tout, le Commissaire s'en est contenté. J'ai toujours ignoré s'il savait réellement à quoi s'en tenir. Peut-être a-t-il apprécié que je ne trahisse pas mon compagnon. Peut-être était-il heureux de pouvoir inscrire une réponse qui le couvrait vis-à-vis de ses supérieurs. Peut-être aussi cette réponse-pirouette a-t-elle été prise comme elle était, un refus à peine déguisé de collaborer. Dans ce cas, j’ai dû être mal noté par mes gardiens. Ils étaient loin d’être inintelligents. Mais une fois de plus, je fus soulagé de ne pas avoir parlé.

L'horizon s'éclaircit

Le jour suivant, je me rendis appuyé sur mes béquilles dans un autre camp, réservé à la troupe. Une vie un peu différente commençait. Ma position était difficile, seul officier. La moindre petitesse risquait de prendre des proportions énormes. Tous nos faits et gestes étaient rapportés à nos gardiens par des hommes qui espéraient ainsi monnayer une libération plus rapide. Les gardiens n'attendaient que l'occasion de dresser les hommes contre l'officier. Des erreurs, des maladresses, j'en ai commises. Mais tous les matins, levé le premier, je m'astreignais sur mes béquilles à accomplir les tâches les plus humbles, comme balayer l'infirmerie et les latrines. Loin de me nuire, cette attitude d'humilité volontaire m'a attiré la sympathie des autres prisonniers et des gardiens. Récemment, j'ai lu sous la plume de Hahn Suyin (Ma maison a deux portes, éd. Stock) une anecdote décrivant en Chine, pendant l'ignoble gâchis qui fut appelé la "révolution culturelle", l'histoire d'un captif qui a agi de même. Libéré quelques années après, il avait survécu là où d'autres moins effacés avaient disparu.

Alors que la paix était visiblement proche, les deux camps décidèrent d'échanger les prisonniers les plus atteints. Il était certain que le moins valide du camp, c'était moi. Il y avait un autre blessé, J, amputé d'un bras. Mais ce sont deux hommes parfaitement sains de corps qui partirent, à pied, sac sur le dos. Ils revinrent quelques jours après. Les pourparlers avaient échoué. Pourquoi ce choix aberrant ? D'une part, les deux hommes choisis avaient été particulièrement dociles envers nos gardiens. Être docile signifie en particulier se livrer à la délation. D'autre part, nos gardiens voulaient probablement prouver qu'ils soignaient bien les gens les plus gravement blessés, puisque ceux qu'ils rendaient étaient en si bonne santé. De plus, en ce qui me concerne, ma "qualité" d'officier me desservait.

Lorsqu'à Genève, la paix fut signée, nous n'en avons pas été informés immédiatement. Ce genre de mystère était habituel à nos gardiens. Mais une rumeur courait, basée sur l'effervescence et la mine épanouie des habitants. Au cours d'une marche vers la rivière où nous nous lavions, je croisais un enfant d'environ neuf ans. "Co hoa binh khong ? (Est-ce que la paix est signée ?)" L'enfant respecta le mot d'ordre et ne répondit pas, mais eut un hochement de tête à peine perceptible et non ambigu. Nous savions à présent. Ce n'est que plusieurs jours après, avant notre départ pour le lieu d'échange de prisonniers, que l'on nous annonça la "nouvelle" officiellement, avec tous les détails sur les conditions d'armistice. Compte tenu de l'état d'écrasement de l'armée franco-vietnamienne tel que nous le ressentions, ces conditions nous ont paru particulièrement favorables. Mais on sait ce qui est advenu. Des violations mutuelles du cessez-le-feu et de la partition nord-sud ont tout fait échouer. Dans un premier temps, les Français ont du partir. Les Américains nous ont remplacé et ont subi une défaite encore plus cuisante. Quant au Vietnam, après avoir brillamment gagné quatre guerres, contre les Français, les Américains, les Chinois et les Cambodgiens, il semble qu'il ait perdu la paix, comme tous les pays qui avaient adopté le système imaginé bien imparfaitement par Marx et Lénine. Les dirigeants actuels s’attachent à restaurer une meilleure situation de leur population.

Vers la délivrance

Depuis quelques jours, un bruit nouveau ronronnait à une proche distance. Des camions passaient régulièrement sur des chemins dont nous ne savions pas encore qu'ils étaient très bien faits et entretenus. Bien évidemment, ils n'étaient pas goudronnés, mais bien galbés, et recouverts de fin gravier. Ces camions avaient été cantonnés jusqu'à présent en haute région pour soutenir le siège de Dien Bien Phu. Après la paix, ils étaient répartis dans les régions contrôlées. La nécessité des longues cohortes de coolies éclairés par des torches formées par des faisceaux de brins de bambou s'éloignait. Peu de jours après, nous aussi embarquions dans ces camions. Ils ressemblaient à des "Bedford" d'avant-guerre. Mais les inscriptions en caractères cyrilliques ainsi que les informations données par ceux d'entre nous qui s'y connaissaient nous firent savoir que c'était leur réplique soviétique, de type "Molotova". Les Russes ne dépensaient guère d'argent ni d'énergie en recherche, exception faite du seul domaine militaire. Ils préféraient l'espionnage. Ainsi, ils reproduisaient avec un retard d'une dizaine d'années les technologies occidentales.

(1) B . Md. K. et Me ont été mes compagnons de captivité dans une case d’un village vietnamien de mars à juin ou juillet1954.

Prochain épisode. Camionnés vers les camps de transit et la délivrance.

Jacques cheneau
cheneaucor@free.fr
http://clinique.le-village.com/checor


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