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L'Echo du Village - Accueil n°210 - Jeudi 3 octobre 2002
Rubrique International animée par cosmoledo


Au Vietnam, 1954. Onzième épisode
D'un camp à l'autre. La paix est signée. Devenir de deux de mes compagnons

Résumé des épisodes précédents. L’auteur, alors jeune médecin militaire frais sorti des écoles, est arrivé au Vietnam, indépendant sous l’empereur Bao Dai aidé par la France, en guerre civile contre les partisans du bloc de l’Est. Au Laos, grièvement blessé, relevé par l’adversaire, il est porté sur quelques six cents kilomètres sur un brancard à dos d’homme à travers les déserts et la forêt vierge. Aux camps de prisonnier du centre Vietnam, il est isolé avec quatre autre prisonniers « réfractaires ».

Les jours passaient sans guère que l'on puisse les compter. Nous avions parfois des livres, en langue étrangère. Mais B. et moi connaissions bien l'Anglais et l'Allemand, ce qui nous permettait de lire et de raconter aux autres. C'est ainsi que je lus "le-génial-ouvrage-de-Joseph-Staline-Economic-laws-of-Socialism-in-the-USSR". Cette phrase s'énonce d'un seul tenant dans la dialectique du lieu et de l'époque. Le livre contenait beaucoup de polémique qui, vue du dehors, était parfaitement ridicule. On y rencontrait aussi des banalités, mais aussi une affirmation dont je me suis longtemps demandé à quel point elle était vraie. L'homme aurait prise sur les inondations qu'il pourrait éviter par la régulation grâce aux barrages. J'en ai eu, beaucoup plus tard, une réponse, probablement encore imparfaite. Les barrages érigés jusqu'à présent écrêtent les crues moyennes, mais sont impuissants devant les crues majeures. D'après les déclarations récentes que m'a faites un ingénieur, les barrages futurs seraient calculés sur la crue millénaire. Je n'ignore pas toutefois que d'autres facteurs jouent. Les changements de climat dus au réchauffement de la planète provoquent des pluies torrentielles qui ont multiplié la fréquence et la gravité des inondations par une ou plusieurs dizaines d’unités. La déforestation et la stupide canalisation des rivières suppriment le rôle de tampon du grand lit de la rivière, des nombreux biefs étagés. Enfin et surtout, les riverains, communes, collectivités et particuliers, gagnent tous les ans sur le grand lit où ils remblayent ou (et) construisent. Cet acte est à la fois un suicide et un crime. Suicide parce que le riverain pourra être victime de la prochaine inondation qu'il contribue à rendre imminente et grave. Crime parce qu'un autre pourra succomber. Pour revenir à Staline, l'URSS d'alors n'échappait pas à ces écueils, à cette augmentation du danger. Sa phrase faisait partie de l'auto-admiration béate que l'Union soviétique avait réussi à faire partager par beaucoup de dupes, à l'intérieur et à l'étranger. Nous avons également bénéficié d'un roman de guerre soviétique, version anglaise, et d'une pièce de théâtre en Allemand. Nous recevions aussi parfois le journal « L'Humanité », qui nous emplissait de rancoeur par la mauvaise foi des articles contenus.

En Mai, le Chef de camp vint nous lire le communiqué annonçant la chute de Dien Bien Phu. Nous nous y attendions, mais ce fut un choc très rude. La défaite n'est jamais facile à supporter par un soldat. Mais nous ressentions aussi le deuil de nos compagnons morts. Ce que nous ne savions pas, c'est que le manque de soins, la nourriture déséquilibrée et la volonté perfide de certains gardiens, dont un Français indigne, allait encore en faire mourir beaucoup d’autres, en quelques mois, huit mille écrit Bigeard (De la brousse à la jungle, "j'ai lu", 1994).

En effet, le camp où nous étions avait été jadis aussi dur que les autres. Beaucoup de détenus étaient morts. Mais à l'époque où je m'y trouvais, le camp était bien tenu et bien organisé. Nos gardiens manifestaient de la bonne volonté. Nous étions un camp de troupe et non d'officiers, ce qui pour l'adversaire, était une incitation à une bienveillance relative. Tout cela faisait que nos conditions de vie étaient à la limite de l'acceptable. D'après un témoignage d'un compagnon qui avait vécu les trois situations, notre vie était intermédiaire entre celle des prisonniers de guerre français et celle des internés dans les camps de la mort en Allemagne. Dans les camps d'officiers, par contre, nous savons à présent que les conditions de vie étaient proches de celles des camps de la mort.

Nous avons changé plusieurs fois de camp. Lorsque la distance n'excédait pas deux à quatre kilomètres, j'effectuais le déplacement à pied grâce à mes béquilles. Pour les lieux plus éloignés, nous étions transportés en jonque sur le Song ca (Rivière aux poissons) et les canaux. Plus tard, la paix approchait. B. et Md furent convoyés à l'hôpital de Vinh. Je revis Md. après l'armistice, dans les camions qui nous convoyaient vers les lieux de remise à l'armée française. Quant à B, je l'ai revu deux fois après notre retour à tous deux, chacun de son côté, en métropole. Les rétractions qui persistaient après sa paralysie avaient régressé grâce aux soins de rééducation pratiqués au Val de grâce. Quelques années plus tard, j'appris par les journaux qu'il avait été tué au cours de l'échange d'exactions qui accompagna le départ de la France d'Algérie. Faisait-il partie de l'O.A.S. (Organisation de l'Armée Secrète), qui massacrait les Arabes en espérant obtenir une victoire qui échappait ? Ou au contraire était-il envoyé par le gouvernement français pour combattre ces mêmes agents de l'O.A.S. ? On les appelait les "barbouses". Ce qui est certain, c'est qu'il a été assassiné par les uns ou les autres. Peut-être saurai-je un jour lesquels.

Prochain épisode. Vie dans des camps en fin de guerre.

Jacques cheneau
cheneaucor@free.fr
http://clinique.le-village.com/checor


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Jacques cheneau

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