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n°209 - Jeudi 26 septembre |
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| Rubrique International animée par cosmoledo |
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Au Vietnam, 1954. Dixième épisode
Terme du voyage : Rizières du centre Vietnam ; isolé au camp au milieu d'un petit grou
Résumé des épisodes précédents. L’auteur, alors jeune médecin militaire frais sorti des écoles, est arrivé au Vietnam, indépendant sous l’empereur Bao Dai aidé par la France, en guerre civile contre les partisans du bloc de l’Est. Au Laos, grièvement blessé, relevé par l’adversaire, il arrive au terme d’un voyage sur un brancard porté à dos d’homme à travers les déserts et la forêt vierge.
Notre petit groupe était assez typique. Six blessés graves incapables de marcher dont quatre Vietnamiens, un Tunisien et un Français. Pour l’adversaire, c’était un effort considérable, à la fois logistique et en énergie dépensée. J’appris beaucoup plus tard que c’était un échantillonnage. Ayant eu l’extraordinaire privilège de n’avoir pas été achevés au moment de l’assaut, nous représentions les blessés graves ennemis que l’on prend en charge parce qu’on est une nation civilisée et structurée. Il était souhaitable que ces échantillons soient le reflet assez fidèle des forces opposées à nos adversaires.
Les menaces, les dangers de tous les jours, n'étaient pas mes seules craintes. J'avais lu des détails sur l'invasion du Laos de l'année précédente La saison des pluies était alors arrivée brusquement, avant que l'armée adverse ait terminé le repli prévu à cet effet. Coupés de leurs bases et de tout ravitaillement, "les coolies mouraient par centaines", écrivait alors le magazine "Indochine Sud Est Asiatique". J'eus de la chance. La saison des pluies n'arriva cette fois qu'après le repli. II est probable que le Grand Etat Major adverse avait, cette fois, mieux prévu la saison des pluies dans son plan de repli.
Approche des camps fixes et arrivée.
A une centaine de kilomètres du front et après et trois camps de regroupement des blessés, les porteurs civils me quittèrent. Je les remerciai longuement. Je fus alors confié à des prisonniers cambodgiens venus de l'armée Bao Dai. Les conditions restèrent les mêmes. Nous sommes sortis du Laos au col de Ban Naphao, abandonné par l'armée de Bao Daï lors de l'invasion. Commença alors une longue marche d'un village vietnamien à l'autre. Nous avions quitté un désert et entrions dans une région surpeuplée. Combien de kilomètres entre le front et le camp furent ainsi parcourus, je ne sais. Peut-être six cents, peut-être encore davantage. Il y en avait au moins quatre cents à vol d'oiseau. Visiblement, un membre de notre escorte nous précédait dans les villages et organisait les huées et des manifestations hostiles. J'ai appris plus tard que les convois de prisonniers étaient menés en zig zag dans les villages et exhibés pour la propagande. Au début de mars, nous sommes arrivés au camp. Je remerciai chaleureusement mes compagnons, les porteurs cambodgiens. Une nouvelle vie, terne, languissante, faite de petits faits, de menus incidents et de perpétuelles disputes, commençait.
Rien n'est plus banal que la description de la vie des prisonniers de guerre, de tous les pays et de toutes les époques. L'ennui règne. Il y a les corvées. Celle du bois de chauffage se dit :"Ley couy". Cette phrase nous faisait rire parce qu'elle se prononce comme une expression grossière en Français. Aller chercher de l'eau se dit "Ley nuoc", et se laver "di tam". Que le « vietnamisant » nous pardonne les fautes de langue. Nous n'avions ni papier ni crayon. Notre étude de la langue a été uniquement auditive, et principalement faite entre nous, Européens. Nous n'avions que très peu de relations avec les gens du village, car nos gardiens veillaient à nous séparer le plus possible d'eux. Peu de temps après mon arrivée au camp fixe, un petit groupe d'officiers prisonniers arriva. J'appris alors que j'avais été donné pour mort. Un de nos soldats vietnamiens capturé depuis quelques minutes avait entendu un soldat de l'autre armée se vanter de m'avoir coupé la tête. Puis il s'était enfui et avait rejoint nos lignes. Après le combat, les hommes de mon bataillon, relevant les morts, avaient cru me reconnaître devant un corps sans tête.
La cohabitation avec le groupe d’une douzaine d’officiers français récemment capturés au Laos fut brève. Juste le temps de discussions politiques passionnées, toutes soigneusement rapportées aux autorités du camp par l’un des nôtres qui espérait (Mais quelle illusion !) une libération rapide. Celui-là était déclaré. Mais probablement d’autres « taupes » ont produit des rapports sans qu’aucun de nous ne s’en doute. C’est pendant ces quelques jours que l’un de nous, Yves Michaud, alors Médecin capitaine, me confectionna une paire de béquilles si bien faites que j’en reste stupéfait, vu le peu de moyens dont nous disposions. Le bambou avait été taillé au moyen d’éclats de boites de conserves. Plus tard, je les ai ramenées en France malgré les exhortations de mes camarades et supérieurs, qui les trouvaient trop primitives. Gardées comme souvenir une trentaine d’années, elles ont été perdues dans la confusion d’un déménagement.
Après quelques jours, mes compagnons officiers valides furent dirigés vers un camp du nord. C'était là que le Haut Commandement concentrait les officiers. Nos gardiens ne mélangeaient pas les officiers et la troupe. Je vins rejoindre quatre autres prisonniers, restes d'un camp d'internement qui avait été important et où les détenus avaient été nombreux. La région avait été occupée sans discontinuer par les disciples de Ho Chi Minh dès sa rupture d’avec les Français, huit ans auparavant. Tous les Français et métis pro-Français avaient été capturés et enfermés dans ce camp. Beaucoup moururent. Des rescapés furent relâchés. Il en restait au moment de mon arrivée quelques uns que je n'ai jamais rencontrés, et deux prisonniers, avec lesquels je dus passer deux mois et quelques jours. Il y avait le Lieutenant B. Ce n'était pas un officier de carrière. Il avait été mobilisé en 1939 et s'était retrouvé en fin de guerre, je ne sais comment, chef d'un poste dans les environs de Vinh. En captivité, il avait fait plusieurs tentatives d'évasion, dont une avec violence. Mordu par un cobra pendant la fuite, puis repris et bastonné, il était resté paralysé. Il est probable que la paralysie avait régressé spontanément. Mais ces états laissent habituellement des raideurs articulaires et rétractions musculaires qui maintiennent l'invalidité, si des soins appropriés ne sont pas donnés. Malgré son état, il n'avait pas été libéré en raison de son attitude ferme et de ses évasions. Mon deuxième nouveau compagnon était un civil, Md. Métis d'un Français et d'une Chinoise, il avait fait du renseignement pour les Français. Les insurgés détestaient cela, et c'est vraisemblablement pourquoi il n'avait pas été libéré avec tant d'autres. Lui aussi était invalide. Il est mort peu après sa libération à la fin de la guerre. Deux autres prisonniers, plus frais ceux-là, complétaient les cinq occupants de la case où j'arrivai. L'adjudant K. et le caporal Mr. avaient été pris quelques mois auparavant au combat. Ils avaient fait une tentative d'évasion. C'est par punition qu'ils avaient été affectés à notre case, comme soignants de nous trois, invalides.
Prochain épisode. D’un camp à l’autre. La paix est signée. Devenir de deux de mes compagnons.
Jacques cheneau
cheneaucor@free.fr
http://clinique.le-village.com/checor
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