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L'Echo du Village - Accueil n°208 - Jeudi 19 septembre
Rubrique International animée par cosmoledo


Au Vietnam, 1954. Neuvième épisode
Le voyage en brancard continue, dangers, provocations, humanité et camaraderie.

Résumé des épisodes précédents. L’auteur, alors jeune médecin militaire frais sorti des écoles, est arrivé au Vietnam, indépendant sous l’empereur Bao Dai aidé par la France, en guerre civile contre les partisans du bloc de l’Est. Il est grièvement blessé et emporté en captivité sur un brancard à dos d’hommes vers les bases arrières de l’adversaire.

Nous traversions tantôt des régions désertiques, tantôt la forêt clairière, tantôt la jungle à trois étages. II arrivait que nous soyons bombardés. C'était particulièrement fréquent dans les défilés entre les montagnes, points de passage obligé. Alors, nos porteurs accéléraient l'allure. L'angoisse se lisait sur leurs visages.

A l’issue de l’un de ces étroits défilés, je vécus une scène quasi bucolique. Mes porteurs m’avaient déposé sur une pierre au milieu du gué d’une petite rivière. Tout le monde se reposait et profitait de la fraîcheur de l’eau. Un groupe d’une quinzaine d’hommes s’était formé. Un jeune soldat jouait de la guitare. Au bout d’un quart d’heure, la marche reprit vers la forêt vierge toute proche, cinq minutes. A peine nous étions nous enfoncés sous le couvert que la lisière de la forêt fut bombardée. L’une des bombes tomba à une trentaine de mètres, abattit quelques arbres et fit tomber de nombreuses branches et feuilles dans un nuage de poussière.

Au cours des cent premiers kilomètres de portage, j'ai eu plusieurs alarmes d'un autre type. Une fois, les porteurs civils prirent un air hostile et se mirent a discuter entre eux avec de plus en plus de véhémence. Je ne comprenais encore que des bribes de leur discussion, qui se déroulait dans un dialecte peu familier, mais il était clair que j'étais leur sujet de conversation, leur charge. Ils ne comprenaient pas pourquoi on les obligeait à porter ainsi un ennemi. II aurait été plus rapide de 1'achever ou, plus simplement encore, de l'abandonner en route. Je serais alors mort de soif sous quelques jours ou achevé au passage d'une colonne de soldats. Ils auraient alors pu s'attacher à des actions plus utiles, par exemple, porter du riz. L'officier psychologique, un moment absent, revint. II parla d'une voix douce. Les porteurs et les quelques autres civils qui les entouraient écoutaient en silence. Peu à peu, ils baissèrent la tête. Une heure après, l'étape était finie et la marche, plutôt ta course, reprit.

Au cours de la station dans les centres de rassemblements des blessés, j'eus d'autres alarmes. Une fois, la dysenterie était tellement sévère que la toile de tente qui me servait de couverture était toute rouge du sang contenu dans mes selles. Je ne voyais pas de possibilité de survivre avec une telle faiblesse. Malgré toute ma bonne volonté et un moral qui n'avait pas faibli, il m'était devenu impossible d'avaler la moindre bouchée de riz. Je le dis, doucement, au soldat qui m'apportait la nourriture. Peu après, le Chef du camp arriva. Les médicaments manquaient, mais il avait en main des comprimés anti-infectieux et un bocal d'olives, aliment très rare alors. Je lui dis que je ne méprisais pas son riz; que je ne lui en voulais en aucune manière; qu'il faisait son devoir au mieux avec les moyens dont il disposait; mais que je pensais ne pas pouvoir survivre au-delà de la nuit. Il me pressa doucement de manger, une olive, une bouchée de riz, une autre olive.. Quel sursaut ont bien pu provoquer ces gestes simples ? Le lendemain, la dysenterie se calma progressivement. Je recommençai à manger le riz. Une autre fois, il plut, sans discontinuer, plusieurs jours. Au début, ce ciel couvert était bienvenu, car il empêchait les avions de nous repérer. Mais au bout de trois jours, la peau de mes doigts avait gonflé. Transi, car même sous les tropiques, le thermomètre descend bas notamment la nuit, je voyais la limite de mes forces arrivée. Les villages avaient été désertés par leurs habitants pour fuir les bombardements et par ordre du commandement. Pour la même raison, il était interdit aux militaires de cantonner dans ces villages. A ma demande, le Chef du Centre de Rassemblement, voyant mon état pitoyable, transgressa cet interdit. Nous passâmes quelques nuits dans un village abandonné, quelques anciens soldats vietnamiens de mon bataillon et moi. Ma santé remonta. Le danger s'éloigna.

Je suis resté quelques jours dans ce village sous un abri à claire voie. Aucun des anciens soldats de mon bataillon ne me parlait, c’était interdit, mais à un moment, l’un d’eux me fit la proposition saugrenue de faire des signes aux avions français pour nous faire cueillir et ramener dans nos lignes. Je comprenais que ce devait être une provocation ; que, même si ce n’en était pas une, la chose était impossible et que de toute manière nos gardiens l’apprendraient. Je lui conseillai de n’en rien faire. Le lendemain, je fus soumis par un responsable du camp à un interrogatoire. Il voulait savoir qui m’avait dit cela. Je refusai. Il est évident qu’il savait parfaitement qui c’était. Mais il fallait me mettre à l’épreuve.

Dans ce même secteur, assez loin du front et près de la frontière vietnamienne, un jeune soldat prisonnier, tunisien, nous avait rejoint. Comme moi, il avait la cuisse broyée, mais il avait été moins chanceux que moi, et sa blessure s’était infectée. Nous parlions un peu, épiés par les quatre Vietnamiens. Se voyant décliner, il commenta : »peut-être mourir ». Au troisième jour, on l’amputa. Lorsqu’il fut ramené, encore endormi par l’éther, je constatai qu’il n’avait pas de couverture et lui laissai la mienne. Je n’y avait pas été obligé ni même incité par mes gardiens. Il semble que ceci soit un espace de liberté accordé même aux prisonniers dans ces lieux à cette époque. Très certainement, d’ailleurs, mes gardiens voulaient constater et faire constater jusqu’où allait l’égoïsme d’un officier et son mépris pour « l’indigène ». En ce moment précis, un groupe de quelques porteurs me prit pour continuer la route vers le Vietnam proche. Par la suite, je souffris beaucoup du froid, car nous étions en altitude. Mais il était normal que je laisse la couverture à un blessé plus gravement atteint que moi. Je l’ai revu deux mois après. Nous étions alors tous deux appuyés sur nos béquilles. Il s’est avancé et m’a embrassé.

Prochain épisode. Terme du voyage. Rizières du centre Vietnam ; isolé au camp au milieu d’un petit groupe de « réfractaires ».

Jacques cheneau
cheneaucor@free.fr
http://clinique.le-village.com/checor


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