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L'Echo du Village - Accueil n°183 - jeudi 14 mars 2002
Rubrique littérature animée par Médée (version originale)


Le général Narcisse

Un chiffon d’argile. Un chiffon d’argile sur une plaine de métal. La terre vivote sur la tôle glaciale et se laisse creuser par les crachats du vent. Cette petite parcelle fertile est comme un bubon de vie, un punaise prête à éclater. Elle survit depuis des jours sous la bourrasque et les bombes, bombant son ventre flasque pour garder contenance et contenu. Elle est matière apocryphe au cœur d’un apocalypse de ferblantier. Elle est poésie sous le vrombissement du métal. Au-dessous des vagues de cumulo-nimbus, elle domine la machette et mâche le vieille guerre qui s’embourbe depuis on ne sait plus quand. Inexorablement, on a vomit la boue sur des plantations de cadavres. Car on sait que sous le métal, la pièce charnière s’appelle Charnier et que des charpies s’en régalent. Tous les nécrophages y amassent leur trésor de guerre.

Paf ! Le général aplatit parfaitement la tourbe. Il traîne deux-trois fois la savate, effectue des demi-cercles d’un air agacé. On manque déjà de glisser sur ses pavés englués d’eau, alors si on s’amuse à y ramener de la terre.

- Vous êtes sûr d’avoir bien isolé ?
- Evidemment, mon général.
- Alors qu’est-ce qui a atterri sous ma botte ?
- Sans doute un peu de terre.
- Ou un peu de cloaque.
- Certainement pas.
- J’exige qu’on scelle toute cette surface. Qu’on coule du béton, que rien ne remonte à la surface.
- Nous avons pensé qu’il faudrait aérer, car…
- Vous vous y connaissez un peu en biologie, colonel ?
- Pourquoi cette question ?
- Qu’arrive-t-il à la matière organique, lorsqu’on la prive d’oxygène ?
- Je n’en sais rien.
- Dieu, il connaît toutes les dates de batailles et il ignore les petites expériences de la vie ! N’avez-vous jamais joué à enfermer une plante sous un bocal ?
- Je jouais à la guerre.
- Oui, et vous continuez d’ailleurs. Lorsqu’on prive une plante d’oxygène, mon cher, elle se décompose beaucoup plus vite.
- Mais il n’y a pas de plantes, là-dessous.
- Oui, mais si nous scellons, les corps vont se décomposer plus vite. Les preuves disparaissent plus vite.
- Mais la fosse déborde, nous n’avons pas agit avec méthode. Ils sont tous entassé un peu pêle-mêle.
- Alors nous allons réorganiser tout cela.
- Mes hommes vont refuser de rechercher les cadavres. Rien que l’odeur…
- A quoi servent les prisonniers, alors ?
- Bonne idée. Je vais ordonner qu’on m’en ramène immédiatement. Mais il me faut des outils, acceptez-vous de débloquer des fonds pour acheter du matériel.
- Ils ont des mains, c’est amplement suffisant.
- A vos ordres, mon général. Mais ce qu’on fait, c’est comme Treblinka, non ?
- Bien sûr que non, nous nous avons des vraies justifications. Nous faisons tout cela pour le bien de l’humanité. C’est l’humanisme qui nous guide. Nous aimons l’homme, nous ne supportons pas de le voir souffrir, nous abrégeons donc ses souffrances, c’est tout.
- Je comprend.
- Encore heureux.

Les corps avaient commencé à pourrir depuis belle lurette, sur certains, les os avaient un tantinet été rongés par les quelques rats qui s’aventuraient dans ce gigantesque garde-manger. Les plus affamés graillaient là-t’sus tranquillement, après tout y’avait pas l’feu au lac. Ils putzaient allégrement les carcasses, panossaient tous les liquides et lapaient les intestins. Après avoir avalé de grands Schlucks de sang, ils allaient roupiller dans un coin. Pis après, ils fermaient le « Chuchichästli » avec les matériaux qu’ils trouvaient. Les plus à la rue préféraient s’faufiler dans les trous noirs sans même s’goinfrer, comme les pôvres toyés qu’ils étaient.

Le général lui-même entendait les couinements ronflants des hordes de rongeurs. Les bêtes grouillantes effraient souvent les hommes. Mais le général n’en avait franchement rien à battre, il déclarait d’ailleurs très souvent qu’il dirigeait une armée de vermine, des centaines de milliers de ténébrions qui se nourrissaient de farine humaine. L’humanité grinçante de bêtise, les sentiers fourmillant d’armes graciles et toutes les mesquineries chuchotantes sous des bourrasques de pitié, il en avait fait sa spécialité. Mais il méprisait d’abord le genre humain parce qu’il lui obéissait, que comme les animaux, il ne lui venait même pas à l’esprit de se révolter. Ses masses sans conscience l’avait vite rendu misanthrope. Il avait appris à ne saluer que la conquête.

Il montait alors chaque matin sur la plaine peinturlurée de cendre qui vivait depuis trois ans déjà sous une brume de poudre précipitant parfois des flambées d’obus. Un si triste royaume, pensait-il, donnerait à celui qui le possède un désespoir éternel, mais aussi sinistre que tout ceci paraisse, il s’agit toujours de terre. Je possède les aires les plus misérables, mais je possède tout de même. Les autres n’ont qu’un pays en location, on les expulse même à sa guise. Je suis le propriétaire des malandrins. Je suis à la tête d’un peuple de misérables. J’ai besoin de cafards pour obtenir d’autres cafards et agrandir ainsi ma collection entomologique. Si je ne me retenais pas, j’enfermerai tous mes insectes morts dans des bocaux, en sélectionnant bien sûr les plus beaux spécimens.

Ainsi, songeait-il, les narines embuées de mort au-dessus d’une terre gorgée de squelettes, comme un Maldoror à demi saoul. De jour en jour, il accomplissait son étrange rituel tout en riant comme un enfant devant la devanture d’une confiserie. Puis fixant d’un œil terrible l’horizon enfumé, il lançait, parodiant Rastignac : « A nous deux, la guerre ! ». Il connaissait toute l’étendue de son ridicule et combien tous ses sujets le trouverai risible, si ils l’entendaient lancer ses défis d’idéaliste. Ils auraient encore plus hurlé de surprise devant son pastiche de Balzac, car après tout, comme tous les auteurs, on le maudissait depuis bien des années.

Mais lorsqu’on le laisse seul, il ne connaît pas la rigidité, il chante, récite des poèmes : (« C’est un trou de verdure … », « Les longs sanglots des violons d’automne… », « Au bout du petit matin… », « Crachez vos Te Deum à la face de Dieu ! ») Il déclinait avec passion des sentiments qu’il avait oubliés depuis si longtemps. Il chantait des hymnes à la liberté alors qu’il asservissait des nations, parlait de poètes alors qu’il en tuait par milliers.

Le militaire remuait un peu ses godasses où jouait un peu de minerai. Lentement, il se penchait sur le gouffre parce que le sang y reflétait son image. Mais avec des vapeurs brunes et écarlates. Narcisse n’avait toujours aimé que lui-même, sa chevelure noir corbeau, ses yeux trop clairs et ses traits très nets. Encore un peu, il enfonçait sa tête dans un trou de tôle tout juste assez temps. Les temps de métal zébraient son cou d’égratignures. Trop fasciné par le psyché sordide, il s’enfilait encore jusqu’à la nuque tandis que sa gorge subissait elle-aussi les lignes tranchantes. Avec violence, il tentait d’y passer les épaules. Il n’y parvenait pas. Impossible. Impossible d’encore m’approcher de cette merveille. Mais, cet air. C’est atroce, simplement atroce. Je vais manquer de m’étouffer ou de vomir. Argh ! Argh ! Voilà qu’on m’enserre le cou. Voilà qu’on me bouffe la peau. Voilà que je …

Le général Narcisse s’éteignait doucement, avec une constance extraordinaire. Le nez plongé dans des émanations toxiques, il buvait son orgueil. Sur son front, un chiffon d’argile. Un chiffon d’argile sur une plaine de métal.

medee@levillage.org


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23 commentaires :
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Désolée je squatte, MAIS je veux ma boite e-maiLLLLLLLLLLL! - Par Jeanne-Lucienne Duchemin le 19 mars à 19:19

au Village. Y en a marre des travaux.
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"Les vieilles pouffiasses litteromanes" (Leo Ferr - Par Jiel85 le 18 mars à 20:11



"On est pas sérieux quand on a plus que dix-sept dents"

J'admets.

Andrea
*
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PUB: Ce soir,23.15h sur france2. - Par LioS le 17 mars à 20:04

Rencontre avec John Nash (Du film:"Un homme d'exception").
Schizos et autres frappa-dingues:bienvenue au club :)
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Je céderai jamais, Médée. - Par Jiel85 le 17 mars à 15:39



Pourquoi choisir envoyer ce texte (litterature pure et dure), dans ce bourbier ?

Quid ?
*
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Que sait on de la vie? - Par Andréa le 17 mars à 12:22

lorsqu'on a que vingt ans?
Remaniement de Juliette et Roméo version comédie musicale!
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Théorème de Lios (2000 ans aprés JC) - Par LioS le 16 mars à 14:46

"La qualité d'un article est inversement proportionnelle au nombre de ses commentaires."
Je sens que je vais encore me faire un tas d'ennemis.

Lios (Autiste-parano-schizoïde à tendance perverse,surdiplômé d'Etat)

Bon,c'est pas le tout ça mais il faut que je lise l'article maintenant pour vérifier mon théorème.
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