La femme, cette inconnue
La conscience, aquarelle par J.A. Desgagnés, Aylmer, Québec
Un homme marche sur une plage de la côte californienne et voit le goulot d’une bouteille enfouie dans le sable. Après avoir creusé, il récupère la bouteille et la frotte un peu pour enlever le sable. Pouf! Un génie apparaît; mais il est furieux d’avoir été dérangé et dit au gars qu’il ne lui accordera qu’un seul vœu. Le gars explique au génie qu’il a toujours rêvé d’aller à Hawaii mais qu’il a peur des avions. Peux-tu me construire un pont jusque là? Demande-t-il au génie. Es-tu fou? Répond le génie. Avec la profondeur de l’océan à certains endroits, c’est carrément impossible. Fais un autre vœu. Notre homme réfléchit et commence à dire au génie qu’il aimerait bien comprendre les femmes. Le génie l’interrompt : Combien de voies ce pont?
Qui n’a pas entendu au moins une blague dans laquelle l’homme affirme haut et fort qu’il est impossible de comprendre la femme (et vice-versa, bien sûr)? En plus de l’humour abondant qui circule, la littérature à ce sujet est aussi prolifique. La théorie qui prévaut de nos jours est en gros la suivante : les femmes et les hommes sont des espèces différentes, qui, heureusement (ou malheureusement), sont compatibles sexuellement. On a beaucoup écrit sur les différences entre l’homme et la femme. Quel que soit le type de littérature à ce sujet, une constante demeure : il existe un fossé énorme entre le mâle et la femelle de l’espèce humaine, et personne ne semble entretenir l’espoir de percer le mystère. On préfère apprendre (ou enseigner) l’art du compromis. Il faut mettre de l’eau dans son vin, entend-on souvent.
Je ne veux pas reprendre ici toutes les caractéristiques qui font de l’homme et de la femme des êtres différents, ni réécrire tous les problèmes que ces différences entraînent à tous les niveaux de l’existence, principalement en ce qui concerne la sexualité. En réalité, ces différences ne seraient pas si graves si, d’un côté comme de l’autre, on arrivait à se comprendre et à s’accepter. Le fait est que la communication entre les deux sexe est défectueuse. De l’incapacité des humains au dialogue, principal instrument de la communication efficace, résulte l’incompréhension qui mine la vie quotidienne. Il y a plusieurs causes à cette lacune, mais, avant de les examiner, il serait bon de déterminer les éléments d’un dialogue.
Que ce soit entre deux ou plusieurs personnes, le dialogue est un échange de vues, d’opinions, parfois pour arriver à un accord, parfois pour le simple plaisir de la conversation. Le mot échange suppose deux pôles: l’expression et l’écoute. Pour que la communication soit efficace, il faut que les deux pôles soient exercés par toutes les personnes, à tour de rôle. Le dialogue échoue autant si une personne n’arrive pas à s’exprimer que si tous veulent parler en même temps. Si l’ordre est un élément sine qua non à la bonne marche d’un dialogue, il en va de même pour le calme. Les émotions ne font pas très bon ménage avec le discernement. Le respect et l’ouverture, la politesse et le civisme, l’honnêteté et l’intégrité, bref toutes les qualités de l’amour qui ne cherche pas son propre intérêt, de l’amour qui favorise l’épanouissement de l’autre, sont les ingrédients essentiels d’un dialogue réussi.
En définissant ainsi le dialogue, la réponse à la question posée plus haut sur les causes de l’incapacité humaine à la communication deviennent faciles à cerner, la principale lacune étant la capacité d’écoute. Chaque être humain est tellement préoccupé par son propre bonheur, par ce qu’il a à transmettre, qu’il oublie trop souvent que l’autre a un point de vue différent puisqu’il a une vie différente, une expérience différente. Et même lorsqu’il écoute, l’humain a tendance à subjectiver l’apport de l’autre, c’est-à-dire filtrer ce qu’il entend avec sa bibliothèque personnelle. Cet égocentrisme est d’ailleurs la source du manque d’écoute qui caractérise la majorité des rapports entre les deux sexes. Savoir se mettre dans la peau de l’autre pour trouver ce dont il a besoin est une qualité rarissime. On essaie plutôt de tirer la couverture de son côté, toujours à l’affût du profit, on tend à toujours accorder la priorité à ses intérêts personnels. Penser à soi-même avant d’aimer les autres devient le leitmotiv du plus grand nombre. Il ne faut pas s’étonner que la communication ne passe pas.
Et puis il y a la prison des mots! Que de fois des mots utilisés pour exprimer une idée ont été interprétés ou compris autrement parce qu’ils sont limités et qu’ils ne peuvent recréer le contexte? Il semble même que l’interprétation de celui qui entend soit sans appel. Inutile d’aller vérifier, la certitude d’avoir compris exactement ce que l’autre voulait dire a mis un terme à plus d’une relation … Ajoutons à tout cela les inévitables rapports de force qu’entraînent les tentatives de domination de part et d’autre et nous avons un bon aperçu du chaos des relations entre les hommes et les femmes.
La femme, cette inconnue… titrai-je. L’homme, cet inconnu… aurait aussi bien fait l’affaire. Car ce qui est inconnu, c’est la nature humaine. Socrate savait bien que la connaissance de soi-même était primordiale. Quand on fait la découverte de ses propres limites, quand on débusque son égocentrisme, qu’on identifie son manque d’écoute, on réalise très vite que l’autre n’est en fait pas si différent; on se rend compte qu’il est, comme nous le sommes tous, aux prises avec des démons qui parfois se déguisent en anges.
Noël Landry
noellandry@msn.com
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