Le christianisme doit-il disparaître ?
Le succès des JMJ parisiennes puis romaines ne doit pas cacher, en ce début d’année et de second millénaire, le bilan mitigé de l’église catholique. Rendue coupable de tous les maux ayant frappé notre histoire, discréditée par de sombres affaires de pédophilie, décriée comme obscurantiste et conservatrice, mise en recul enfin par une modernité avec laquelle elle tente en vain de s’accommoder, la plus ancienne religion monothéiste du monde semble s’avancer vers une fin inéluctable. Peut-on cependant gommer si facilement l’héritage culturel du christianisme en Europe ? L’influence du catholicisme, et du christianisme plus généralement, n’a-t-elle été que négative? Un regard dépassionné s’impose pour appréhender cet héritage culturel.
Les mots claquent à l’encontre du christianisme, encore qu’il soit à noter que beaucoup utilisent encore ce mot, en France, dans son sens « catholique ». Le dossier des crimes de l’Eglise, courageusement ouvert par le Vatican lui-même, et repris en chœur par les « libres penseurs » de tous bords, n’en finit pas d’agiter les passions. La liste commence en général par de vagues allusions aux bons peuples païens, convertis « au fil de l’épée » à la religion nouvelle, en des temps si reculés que personne ne sait exactement les situer. Viennent ensuite les traditionnelles croisades, suivies des chasses aux sorcières et des massacres de la contre-réforme. Là aussi, les dates sont généralement floues, et l’on peut douter que Pierre l’hermite, la bulle « Summis desirantes » ou l'édit d'Escouen soient présents à l’esprit de nos anticléricaux zélés.
La liste se poursuit ensuite avec une Eglise volontiers décrite comme « bourgeoise » durant le dix-neuvième siècle, avant d’être « antisémite » sous l’affaire Dreyfus, à plus forte raison sous l’Occupation, pour finalement entamer sa lente décadence à partir des années 50. Des affaires de pédophilie, diverses accusations de « fascisme » latent chez les pratiquants, viennent en compléter la liste.
L’addition est d’autant plus lourde qu'elle ne prend évidemment en compte que les travers de l'institution et de la religion, leurs aspects positifs étant ignorés parce que beaucoup les estiment tout simplement inexistants. Et pourtant.
Comment nier le rôle fondateur du christianisme dans la civilisation européenne, sa place inhérente à notre culture, son influence sur nos façons de penser et de voir le monde. Admettre ceci ne remet pas en cause le cadre laïc qui caractérise les institutions françaises, et ne porte pas atteinte aux croyances ou non-croyances de chacun. Le christianisme fait partie de notre héritage culturel, croyants comme athées, à travers nos églises et monuments par exemple, mais aussi notre littérature et surtout notre histoire.
Quand certains répètent à tort et à travers le désormais célèbre et conventionnel « 2000 ans d’Eglise : 2000 de crimes », n’y a-t-il pas là une forme d’inculture grossière, puisque c’est partir du principe que l’église catholique romaine « a » 2000 ans, ce qui est faux. Le bilan de l'Eglise en Europe ne peut d’ailleurs se résumer à pareille équation.
Comment nier son rôle civilisateur, dans la France mérovingienne par exemple, alors déchirée par les affrontements sanglants de rois-chefs de bande ? Rappelons le rôle de protection culturelle que jouèrent alors nos monastères, constituant les seules enclaves respectées en ces temps troublés et où furent protégés, étudiés et enseignés nos textes classiques à l’abri des destructions de cette période. De ces monastères sortirent des hommes brillants, à l’instar de Grégoire de Tours, dont l’« Histoire des Francs » s’est avérée si précieuse pour la compréhension de cette partie de notre histoire. Les monastères poursuivront par la suite leur vocation de centre intellectuel, et si l'on oppose volontiers l'Eglise à la science, on oublie que celle-ci nous fournira un Otto Brunfels ou un Gregor Mendel.
Evoquons aussi la mission de charité de l’Eglise envers les plus démunis, et nous ne citerons là que Saint Vincent de Paul, fondateur de la Société des Prêtres de la Mission (1625) et de la communauté des filles de la Charité (1633), toutes deux dédiées au soulagement des plus pauvres. Son souffle s’étendra par ailleurs jusqu’en 1833, année où Frédéric Ozanam fonde, dans la continuité du saint, l’ordre de Saint Vincent de Paul. Encore aujourd’hui, et de toutes les religions monothéistes, c'est le christianisme qui oeuvre le plus largement au soulagement de la misère du monde.
L’influence chrétienne s’étend naturellement aux autres champs de l’activité humaine que sont la littérature, de Chrétien de Troyes à Victor Hugo, ainsi que la philosophie, de Saint Anselme à Hegel en passant par Descartes, Leibniz ou Kant.
Le christianisme a constitué, enfin, le socle philosophique d’où devait jaillir, sous l’Europe des Lumières, la théorie des droits de l’Homme, nos philosophes, tout athées ou déistes qu’ils furent, transposant l’égalité devant Dieu clamée par la Bible en égalité devant la loi. Le christianisme, première religion « anarcho-communiste » de l’histoire aussi, puisqu’elle met en scène la vie d’un homme défiant l’occupant romain, appelant à l’abandon des richesses, sermonnant les possédants et s’adressant aux plus démunis. L’égalitarisme parfois anticlérical dont font preuve certains n'a-t-il pas une résonance singulièrement chrétienne ?
Le message, certes, a été de nombreuses fois travesti, parfois à des fins odieuses qui n’avaient plus rien de chrétiennes à proprement parler. Certes, le christianisme fut parfois utilisé à des fins d’obscurantisme et de pouvoir. Mais est-il pour autant possible de résumer à cela son histoire, celle de l'Eglise, et de nier son impact décisif sur nos mentalités européennes?
Athées ou croyants, vivant dans cette République laïque qu’est la France, n’est-il pas temps de reconnaître cet héritage qui ne remet en rien en cause l’équilibre de nos présentes institutions ?
de Boishardy
Montjoy@gmx.fr
|