Du rapprochement des humains
À la demande de M. P.-E. Muller, et en réponse à l'article de M. J. Cheneau (voir en fin d'article pour ceux qui auraient oublié), je me décide à mettre en forme les arguments que j'avais fait valoir à l'auteur dans un échange de deux ou trois messages.
M. Cheneau, plein de bonnes intentions, avait écrit l'article pour « relier mieux les hommes », comme il me l'a expliqué par la suite. Louable objectif ! Et pour ce faire, il plaidait en faveur du rapprochement des langues et des cultures par le biais des « importations », comme il se complaît à appeler les « emprunts », contrairement à ceux qui défendent à tout crin la « francophonie ».
On peut déjà relever l'ambiguïté du terme « francophonie », quand il s'agit en fait de défendre la langue française. Parce que « défendre la francophonie » m'évoquerait plutôt défendre l'utilisation du français dans les pays dits francophones, en particulier en Afrique, où la politique néo-colonialiste de la France n'est pas reluisante (voir son rôle au Rwanda, par exemple, très bien analysé par Gérard PRUNIER dans The Rwanda Crisis. History of a Genocide 1959-1994, Kampala (Uganda) : Fountain Publishers, 1995).
Moi aussi, je m'efforce de défendre la langue française, ne serait-ce que par les choix que je fais tous les jours dans ma profession de traducteur? Et pourtant, je ne vais pas parler de « zérolingues » - barbarisme créé par M. Cheneau, qui se déclarait pourtant opposé à de tels néologismes -, pour désigner des gens qui ne peuvent pas communiquer avec lui. Car il s'agit bien de ça : quelle autre réalité pourrait désigner un terme comme « zérolingue » ? Non, désolé, je ne vois pas?
En fait, le problème me semble très mal posé. En effet, je ne pense pas que l'orthographe puisse « relier les hommes », comme le dit si bien M. Cheneau. Si deux enfants ont les mêmes billes, ils se disent : « Oh ! on est copains, alors ! » ! Oui, et après ? Ce n'est pas ensemble qu'ils vont jouer, puisqu'ils n'ont rien à échanger ! Et si lien il y a, il restera probablement superficiel. Mais on peut comprendre la démarche : on cherche dans l'autre ce qui nous ressemble. C'est tellement plus simple que d'accepter et s'enrichir de ses différences !
J'ai écrit cette année, dans une correspondance personnelle : « Un Breton et un Valencien ont beaucoup plus en commun qu'un Français et un Espagnol. » Et pourtant, ils appartiennent chacun à deux cultures différentes et fortes. Pourquoi alors sont-ils plus proches que des Européens n'appartenant qu'à une seule culture ? Parce qu'ils ont conscience de la différence : ils sont obligés de la revendiquer dans des états totalitaires et qu'ils connaissent sa richesse.
Pourquoi donc la différence fait-elle si peur ? Pourquoi est-il si difficile à tant de monde de l'accepter et la respecter ? J'ai bien une hypothèse, étayée par Tzvetan Todorov dans Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine (Paris : Éditions du Seuil, 1989), mais elle me fait un peu peur, parce que j'en viens facilement à une autre conclusion pour le moins inquiétante.
L'hypothèse est celle-ci : pour accepter l'altérité, il faut commencer par assumer sa propre identité, tâche déjà bien difficile pour tout individu. Cela passe donc par la maîtrise d'une culture, composante essentielle de la personnalité de tout un chacun. C'est ce qu'exprime Todorov lorsqu'il écrit qu'« il n'est de voie vers l'universel que celle qui passe par le particulier, et seul celui qui maîtrise une culture spécifique a des chances d'être entendu par le monde entier ».
Et en avoir deux (ou plus) permet justement de mieux maîtriser chacune, de les comparer, de savoir ce qui appartient à telle culture ou à telle autre, de mieux discerner enfin ce qui est du domaine de la culture et ce qui ressort de l'humain. On peut ainsi respecter la culture, tout en la jugeant à l'aune de l'humain, de manière à ne pas tomber dans le piège du relativisme. L'exemple de Todorov : le relativiste ne jugera pas l'excision comme mal, dans la mesure où elle fait partie d'une culture. Or, on peut se dire que l'excision porte atteinte à l'intégrité physique et psychique des femmes et est, en cela, condamnable. Ça n'empêche pas de respecter ladite culture dans ses autres aspects.
Après avoir lu cet excellent ouvrage, je me suis dit qu'il devait être possible d'adhérer à un tel raisonnement, somme toute assez simple, sans appartenir nécessairement à deux cultures? J'aimerais le croire. Si Todorov était français, il confirmerait cela. Mais voilà, il est d'origine bulgare ! Il est donc « acculturé », c'est-à-dire qu'il a assimilé la culture française qui lui était étrangère, et présente à cet égard les mêmes caractéristiques que quelqu'un revendiquant le droit d'existence de sa culture minoritaire.
Faut-il donc que tout le monde maîtrise deux cultures pour avoir la paix dans le monde ? J'aimerais vraiment dire que non. Mais les « z'événements », comme dirait Coluche, m'incitent plutôt à le croire? à mon grand désespoir, croyez-le.
David ar Rouz
darrouz@wanadoo.fr
Pour en savoir plus
• Francophonie ? Oui, mais pas d'abus
L'article par lequel tout est venu.
http://www.levillage.org/echo/163/2364.cbb
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