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L'Echo du Village - Accueil n°165 - Jeudi 8 novembre 2001
Rubrique société animée par Floriet


Des Sarcellois à la Bastille

L’événement pittoresque que je m’en vais vous narrer n’est pas le résultat d’une lettre de cachet, mais d’une « sortie pédagogique », comme on dit à l’Education nationale. Comme quoi il n’est pas besoin de faire de la science-fiction pour assister à la rencontre de deux mondes.

Coulisses

Quelques précisions pour commencer. Je suis professeur dans un lycée à Sarcelles. Ami lecteur, je vois tes cheveux se dresser, mais va vite chercher un peigne pour les remettre en place : c’est un lycée calme, avec des élèves qui ne sont pas hostiles, même s’ils ne sont pas très travailleurs.
Parmi mes classes se trouve une 1re S.M.S., i.e. « sciences médico-sociales » ; c’est une filière dite technologique dans laquelle nous trouvons les futures infirmières, puéricultrices, éducatrices, etc.. Vous aurez noté le féminin, car il s’agit de classes quasiment féminines — je vous rassure tout de suite, les professeurs masculins reçoivent des doses massives de bromure pour éviter les dérapages.
Donc un vendredi matin, alors que je me réjouissais d’avoir cours avec cette classe calme et tranquille après trois heures avec mes secondes pénibles, elles me tombent dessus et, dans un brouhaha assez incroyable, je perçois des mots comme « obligatoire », « opéra », « reste une place », «il faut venir ». La déléguée finit par m’expliquer : leur professeur de français a organisé une sortie à l’Opéra Bastille (Rigoletto), et elles souhaitent que je fasse partie des accompagnateurs. Pourquoi moi ? pensai-je. Il est vrai que le nœud papillon que j’arbore fièrement (et que vous retrouvez sur la gauche de cet article) incite souvent à me classer dans la catégorie prof-coincé-et-qui-doit-aimer-les-trucs-décrépis. Sans compter que le lendemain de la sortie, j’avais prévu un contrôle, qu’il faudra repousser.
Bon, une sortie à l’opéra ne se refuse pas, et tant pis pour le travail en retard.

Préparations

Peu après, en salle des professeurs, ladite professeur de français me demande si je viens. Je réponds que oui, et elle me demande si je ne peux pas faire un cours sur l’opéra au XIXe siècle. Ça recommence ! Ça doit être écrit sur mon visage, alors que je n’ai dit à personne que j’aimais l’opéra. Entre une heure de géo sur les grands déséquilibres de l’espace français et une heure de culture générale sur l’opéra au XIXe siècle, il n’y a pas photo.
J’arrive donc au lycée chargé de disques (quoi ? vous écoutez vraiment ça ?). Mon propos était simple : expliquer le genre et ses codes. Par exemple montrer les différences de tessiture. J’avais même ramené une partition d’orchestre. Pas la peine de s’étaler, ce fut un four monumental. Il y a eu un frémissement quand j’ai évoqué les tubes de l’opéra, mais je crois que les grands déséquilibres de l’espace français les intéressaient plus.
De toute façon, on partait du mauvais pied. Dans le couloir, je parlais avec une de mes élèves de la façon de s’habiller (qui n’est du reste plus aussi stricte). Elle me dit qu’elles feraient des efforts (je croisais alors mentalement les doigts pour qu’elles ne se pointent pas comme pour les sorties en boîte). Puis ajouta la pire chose que j’aie jamais entendue, et qui en dit long sur la mentalité de nos élèves de banlieue : « de toute façon, quand la sécurité saura qu’on vient de Sarcelles, ils vont demander aux gens de planquer leur sac ». Même ceux qui ne sont pas dans la logique de la délinquance ont totalement intériorisé l’image de gangsters qu’on leur renvoie (ô optimisme).

Les trois coups du brigadier

Enfin le grand jour vint. J’avais sorti le grand jeu : je portais mes plus belles chaussures, et j’avais troqué mon nœud papillon contre un gilet et une cravate assortie ; pour garder un peu de fantaisie, j’avais quand même choisi des couleurs vives — essayez un peu de faire cours comme ça. Les élèves arrivent et montent dans le car. Aucune fantaisie vestimentaire, mais un réel effort — avec les baskets, quand même.
Le car se met en marche. Le défi du jour : arriver assez en avance pour que les filles aient le temps d’aller dîner (sic) au MacDonald’s™ du coin. Au cours du voyage, je fus appelé dans le fond. Presque un mois auparavant, j’avais donné un dossier à rendre pour le lendemain ; il était clair qu’il était loin d’être fini (voire commencé). Je suis un être faible quand je vais au spectacle, et j’accorde un délai jusqu’au cours suivant. Ça a dû être un week-end des plus studieux... Mais, inflexible, je distribuai la 2e partie du dossier le lendemain, à rendre trois semaines plus tard. Après tout, nous ne sommes pas en vacances : elles ont le bac en histoire-géo à la fin de l’année, nom de Zeus !
Le voyage, terre de contrastes... J’étais déjà concentré sur Rigoletto, spectacle paraît-il d’une excellente tenue avec une distribution remarquable. Et nos élèves qui demandent au chauffeur du car de mettre Voltage FM à fond — j’eu donc la joie de découvrir les derniers succès à la mode.
A l’arrivée, catastrophe : il ne reste qu’un quart d’heure. On leur explique qui ce n’est pas le cinéma, qu’arriver juste à l’heure est le meilleur moyen de n’être pas accepté. Elles refusent de sauter le repas ; nous les laissons courir trouver un sandwich. Un prof monte la garde devant la porte pendant que les autres filent s’installer.

Ce n’est pas la lutte des classes, c’est la guerre des mondes

J’examinais la fosse d’orchestre avec mes jumelles de théâtre (autre sujet d’étonnement pour mes élèves) quand j’entends la sonnerie. Je regarde, vois les élèves entrer. Et manque de faire une syncope : dans leurs mains, les sacs de victuailles MacDonald’s™. On voit que l’opéra se démocratise : à Garnier, elles ne seraient jamais entré. Pas le temps d’en discuter, la lumière s’éteint. Je m’imagine déjà Verdi avec une odeur de frites et le bruit de papier froissé, mais elles comprennent l’incongruité de la chose et se concentrent sur le spectacle. Ça a l’air de prendre : j’entends même un « oh ! le salaud ! » étouffé quand le duc de Mantoue virevolte d’une femme l’autre.
A l’entracte, le spectacle continue. Les téléphones portables se rallument pour voir si Machin ou Truc a laissé un message (ambiance filles). Je sors dans le couloir me dégourdir les jambes.
Je tombe sur mes élèves. Une d’elles raconte sa déconvenue au bar, où ils ne vendent pas de M&Ms™. Et s’étonne des tarifs prohibitifs pour une misérable bouteille d’eau (25 cl., 30 Fr.). Je lui explique que tout ce qu’elle peut trouver, c’est des glaces Haagen Dasz™, et à des tarifs eux aussi peu concurrentiels. Elles découvrent aussi le programme à 60 francs. Et évidemment une remarque tombe : l’opéra, c’est pour les riches. Sentiment renforcé par quelques robes de soirée et autres smokings. Et la conversation de rebondir sur y a-t-il des boîtes dans le coin ? Ne me regardez pas comme ça, je n’en sais rien...
Et ça re-sonne. Comme au lycée — je n’y avais pas pensé, mais c’est une remarque fort juste. Deuxième partie. Avec quelques grands tubes : le chœur du jambon d’Aoste, La donna è mobile...
Les lumières se rallument. Nouvel étonnement pour les néophytes : les salves interminables d’applaudissement — et non, on ne s’en va pas en catimini, surtout au 2e balcon où se regroupent les fans sans le sou.
Et le spectacle ? Excellent. Magnifique. En fait, on ne pouvait choisir mieux. Verdi, c’est accessible, c’est très vocal — sans compter que Rigoletto ne dure que deux heures. La partition était servie par une mise en scène sobre mais très fluide (donc pas de le style opéra classique) et d’excellents chanteurs.

Résultat : tout bon. Elles ont été conquises, emportées par le talent des chanteurs. La musique a, comme toujours, opéré son miracle. Je ne sais pas si elles en réécouteront, mais au moins elles ont vu ce que c’était, et ont apprécié. Ce qui laisse amer, c’est leur impression de se trouver dans un monde étranger où elles avaient l’impression de ne pas avoir leur place. L’opéra et la musique classique en général restent pour elles un truc de riches. Ce n’est qu’en multipliant les initiatives de ce genre qu’on pourra combler le fossé.

Maintenant, à vous de faire feu et de laisser vos insultes...

Strelets
strelets@levillage.org


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24 commentaires :
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Éduquons - Par Lannes le 13 novembre à 11:47

Bonjour,

J'ai un peu envie d'envoyer paître certaines réactions précédentes. Les négatives bien sûr. Cette sortie à l'opéra aura été l'occasion pour ces jeunes filles de découvrir le comportement social qui est de mise, du moins en théorie, à l'opéra. Oui, ce comportement est l'héritier de la culture bourgeoise, et alors ? Quand à les emmener en boîte ou dans un quelconque bar, là elles savent comment se comporter et n'hésiteront pas à entrer si elles en ont envie ; donc, pas la peine. Aller à l'opéra est une autre démarche. Espérons qu'elles n'hésiteront plus à franchir le pas d'elles-même si elles le veulent. Cela fait partie de l'apprentissage social, et merci aux professeurs qui offrent cette chance à leurs élèves...ne serait-ce que comme accompagnateur.

W.D.
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Des Sarcellois à la Bastille - Par saudade le 13 novembre à 10:43

c'est vrai, vous avez raison. On détonne ou qu'on aille si l'on ne respecte pas quelques règles.Mais peut être que ces règles de vie qui pour les plus de 40 ans regissent leurs actes, enseignées à coup de punition par nos parents, nous n'avons pas su ou pas voulu les transmettre à plus jeune. Et peut être sommes nous simplement nostalgiques d'un temps ou religieusement ou presque nous allions silencieusement à l'opéra, respectueusement au cinéma et poliment faire nos courses. Pour être parents de trois ados, chaque jours je me demande si j'ai bien fait d'omettre cette partie de leur éducation. Et, de même, je me glorifie chaque jour de l'avoir fait, quand j'imagine qu'ils ne seront pas aussi concés que moi dans leurs vies, qu'ils ne perdront pas autant de temps à oser.
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un monde n'est pas le monde - Par sallyann le 12 novembre à 00:43

Ridicule... Votre article me donne l'impression que vous parlez d'animaux et non d'etre humains..(c'est a peine si ses jeunes filles ont des noms )..De plus , le vocabulaire que vous choisissez montre merveilleusement bien que dans le fond vous les denigrer ,ou tout du moins vous pensez que votre notion de la vie est universelle donc votre pensee superieure a la leur..Personellement , je ne vois rien de surprenant encore moins d'amusant a la description de cette sortie ... Mais je pense que la rencontre de deux mondes est souvent benefique , car vraiment pourquoi est il interdit de manger du mac do a l'opera mais l'aggen daz qui n'est pas forcement meilleur a sa place? Quand a la tenue vestimentaire exigee, a notre epoque je prend ca pour de la boufonnerie: sommes nous la pour nous exposer ou pour apprecier un spectacle? Si vous voulez nous reparler de la rencontre de deux mondes pourquoi ne pas vous rendre dans une discotheque telle que le Nelson ou le Moloko( musique aficaine, rap et [...] Lire la suite
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bravo pour votre style - Par Jeanne-Lucienne Duchemin le 11 novembre à 19:38

le contenu dépend des jeunes que l'on fréquente et comment on les voit. Vous on a l'impression qu'il n'y avait que des filles dans votre groupe?
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Intéressant ! - Par jfrarier le 10 novembre à 18:54

Merci pour cet article intéressant... N'enseigneriez-vous pas au St Rosaire dans lequel j'ai effectué une bonne partie de ma scolarité ? Je pense reconnaître les traits de caractères que vous évoquez.
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  • Re: - par Strelets le 11 novembre à 10:57

Chouette! - Par Médée le 10 novembre à 18:19

Tu as des élèves passionnées et c'est vraiment heureux. Tu nous a donné une image d'elles à cent lieues des clichés classiques qu'on nous expose à propos des banlieues. J'espère que tu as dit à tes élèves que tu parlais d'elles; elles doivent être ravies. Moi aussi je pensais que l'opéra me déplairait, en voyant Bastien et Bastienne, de Mozart, je me suis éclatée. Même avec mon allemand, médiocre, j'ai beaucoup compris les paroles :) J'ai été surprise positivement.
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Arrêtez les fleurs ! - Par Strelets le 10 novembre à 18:16

Je dois faire une rectification, car les "félicitations pour cette initiative" me gênent quelque peu. Je n'ai ici été que le témoin de cette affaire. L'idée n'était absolument pas de moi. Et je reconnais moi aussi que cette initiative était excellente.
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Vive l'opéra - Par jean_guery le 10 novembre à 16:47

Bravo et belle initiative, l'art doit déranger si l'on souhaite qu'il touche son but. Pour le reste, il est bien normal que les atitudes aient été difficilement perçues, comment imaginer débarquer dans une rave avec un noeud pap et un futal de smoking...Le mélange des genres restera toujours une épreuve difficile !
Merci pour ce bel article, n'attendez pas de note, l'expérience est tout simplement excellente.
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Excellent article - Par jazzophile le 10 novembre à 11:59

Moi, aussi, j'ai formé des gens à savoir comprendre le Jazz, y compris ma petite Amie, une indécrottable mélomane classique, il y a peu. Maintenant elle me pique mes CD...

J'ai aussi formé des stagiaires dans la Presse à apprécier cette formidable musique un peu hermétique mais si vivante.

Il m'étonnerait, Strelets, que tu te ramasses des insultes sur un tel sujet. Ne dit-on pas que la musique adoucit les moeurs.
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Allons enfants...... - Par cpocc le 10 novembre à 11:11

Un grand pas pour ces enfants de Sarcelles, un petit pas pour l'humanité.
Egalement un grand bravo pour avoir essayé de leur montrer qu'ils existent en dehors de l'image dans laquelle on essaye de les faire vivre.
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Bravo!!! - Par josel le 10 novembre à 09:43

Il fallait oser, j'ai toujours su que nos élèves étaient capables de beaucoup plus qu'on ne le croit.
Au cours de ma carrière passée c'est dans les sorties avec mes élèves que j'ai eu mes meilleurs moments.
Je tiens à te féliciter pour ton enthousiasme et merci de nous dire que nos enfants ne sont pas si nuls.
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J'ai bien ri, aussi! - Par aïoli le 10 novembre à 01:09

J'ai adoré le style de ton article.
L'an dernier, alors que Radio Classique Montréal diffusait un aria de Cosi Fan Tutte, j'ai expliqué à 2 de mes employés ce qui se passait à ce moment précis de l'opéra de Mozart. Certes, j'ai utilisé un vocabulaire et un accent digne de nos banlieues françaises qui les a fait beaucoup rire, mais j'ai noté un intérêt non dissimulé pour l'intrigue.
La chance a voulu que quelques mois plus tard, ils donnaient à l'Opéra de Montréal ledit opéra. Je me suis empressé de leur demander si ça les intéressait toujours, et mes 2 compères ont sauté sur l'occasion.
Ils n'avaient jamais vu un opéra de leur vie et, afin que l'expérience soit bien menée, je leur ai passé le CD et le livret à potasser. Je voulais qu'ils soient au courant de l'intrigue afin de mieux aprécier la belle musique du Divin Mozart, plutot que passer la soirée à déchiffrer les textes qui défilaient. Ils l'ont fait sérieusement.
Et nous voila, débarquant Place des Arts, au m [...] Lire la suite
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J ai adoré ! - Par Gualda le 09 novembre à 10:05

J ai bien ri aussi, mais ensuite...
C est vrai que tu as raison : ces jeunes ont l impression que l opéra c est pour les "bourges" !
Mais tt dépend de l éducation, malheureusement on y revient toujours !
Je peux t assurer que pour mes gosses, l Opéra, le Théatre, etc... ne provoquent pas de telles réactions. Pourquoi ? Tout simplement parce que depuis qu ils st petits j esaie de tout leur montrer. Et je pense qu ils peuvent s adapter à bcp de situations : etre à leur aise (ou faire semblant, selon les cas!) ds un milieu autre que le leur et calquer leur langage sur celui qu on emploie devant eux. Ensuite, ils reprennent leurs habitudes, non sans m avoir posé un tas de questions sur ce qui a pu les étonner ou les choquer. Je leur réponds en leur expliquant qu il y aura tjrs des différences mais qu il faut savoir se transformer en caméléon.
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