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Les temps troublés (IV)
Quatrième épisode
C'était la première fois que Becker me recevait. Je l'avais juste croisé au milieu d'un couloir le jour de mon "intégration" à l'équipe rédactionnelle. Il ne m'avait pas regardé, ni serré la main, ni rien. Je n'existais pas. Pas encore. Un simple pion que l'on place, que l'on déplace, qu'on fait sauter sans se soucier de son devenir. Certains préfèrent cette situation. N'être que quantité négligeable, demeurer ombre parmi les ombres.
Il y a du danger dans le fait d'être connu. Je ne parle même pas de célébrité, loin de là, bien que cette configuration génère un péril accru et disproportionné par rapport à la condition d'homme. Dès que votre cas commence à attirer l'attention des instances supérieures, vous franchissez invariablement la zone d'attraction d'un vortex dont le tourbillon n'a de cesse de vous happer. D'abord on vous confie des responsabilités mineures, puis de plus en plus importantes. D'abord vous suscitez l'envie, puis la jalousie, laquelle se mue bientôt en haine. En bas, on ne vous pardonnera pas de vous compromettre avec le haut. En haut, on ne vous permettra pas de vous complaire avec le bas. De sujet d'intérêt, vous deviendrez objet de méfiance.
Parvenu au coeur du vortex, à condition de n'avoir pas été broyé sous la pression des forces antagonistes, à aucun instant vous ne reprendrez plus conscience d'avoir perdu votre âme. On vous considérera d'une part traître, d'autre part suspect. Seul salut : se saborder dès le départ.
Becker m'avait repéré. Il me voulait du bien. Forcément, sinon on m'aurait viré depuis belle lurette sous un quelconque prétexte. Ce salaud me voulait du bien.
Une boule d'inquiétude se manifesta au creux de l'estomac au moment de frapper à la porte du boss. Une plaque en bois gravé étalait royalement en lettres dorées son nom et sa fonction. J'en avais une semblable sur la porte de mes chiottes, sauf qu'elle indiquait la nature du lieu. Ce parallèle me fit sourire. Je ne craignais plus rien. Mon poing cogna fermement. D'une voix sèche, le dragon m'invita à investir son antre.
Il arrive que des personnes ressemblent à leur caricature. C'était le cas. Un gros bonhomme joufflu engoncé dans l'uniforme des encravatés. De ses doigts boudinés à ses chevilles enflées, ça transpirait le gras des bonnes chères. Sous sa chevelure bien mise pulsait un cortex d'alligator. Derrière ses grosses lunettes à monture d'écaille luisaient deux faisceaux répugnants d'assurance et de morgue. C'est terrible le regard d'un affairiste. Il avait ce regard là.
- Bonjour, monsieur Ascot, me lança-t-il sans daigner quitter le siège de ministre sur lequel il trônait.
Ne savait-il pas qu'il avait l'air ridicule, assis derrière un bureau pourtant large qui peinait à le camoufler? Je repensais fugacement à ce bon vieux Casimir. Mais là, l'Île aux enfants s'effaçait devant l'Île aux requins. Becker tenait plus de Rastapopoulos que du mangeur de Gloubi Boulga. Comment se levait-il? A l'aide d'un treuil ?
Les murs suintaient de diplômes et la bibliothèque vitrée présentait, en bataillons bien rangés, les précieux volumes de la Pléiade. Sur le plan de travail, orienté vers le Pater Familias, un cadre de photo. On pouvait facilement deviner qu'il emprisonnait le portrait d'une jolie femme et de beaux enfants. Monsieur voyait tous les jours sa famille par cliché interposé. Les pauvres !
"Bonjour gros tas", aurais-je dû lui répondre. Par faiblesse, j'ai seulement dit "bonjour".
- Asseyez-vous, je vous prie.
- Merci.
- On m'a parlé de vous. Vos articles, bien qu'appartenant à une rubrique du journal à l'origine dépourvue d'intérêt, suscitent admiration et polémique. Je ne vous cache pas qu'un tel engouement a piqué ma curiosité. Je vous ai lu. C'est pourquoi je souhaitais m'entretenir avec vous à ce sujet... et au sujet de votre avenir au sein de la rédaction. "La Pieuvre" a besoin de gens comme vous.
Je hochai la tête et attendis la suite de mon panégyrique.
- J'ai beaucoup aimé l'histoire de la fillette renversée par un semi-remorque. Comment s'appelait-elle déjà ? Marianne ?
- Marina...
- Oui! Marina ! Ses grands yeux bleus dont sa mère était folle. Si folle qu'elle les récupère sur la cadavre pour les conserver dans un bocal à confiture rempli d'alcool.
- Exact. Le bocal repose sur la table de chevet de la mère. Ainsi, elle peut profiter des yeux de sa fille jusqu'à sa propre mort. C'est une forme de survivance de l'être cher, et aussi une manière de se rattacher au présent à travers un événement tragique. L'objétisation de l'enfant disparue octroie à la mère l'élément indispensable à sa survie. On nage à la fois en plein égoïsme et en pleine lâcheté : les parents n'ont pas le droit de survivre à leurs enfants... c'est contre nature.
- Etonnant! Vous savez donner une dimension particulière aux choses. Le journal reçoit beaucoup de courrier vous concernant.
- Je ne lis pas.
- Vous devriez. La plupart des lettres sont élogieuses. Il en faut peu que vous ne deveniez célèbre.
- J'aime écrire, voilà tout.
- Pas de fausse modestie, Ascot ! Quels sont vos projets ?
- Acheter une nouvelle cabane à mon cochon d'Inde. Il s'appelle Cyclone et il...
- Non ! Je parlais de vos projets professionnels.
- Aucun.
- Aucun ? Vous plaisantez ?
- Jamais avec les patrons.
- Vous n'avez donc pas d'ambition ? Vous ne voulez pas vous faire un nom, devenir quelqu'un ?
- Vous vous trompez. J'ai un nom : je m'appelle Fred Ascot. Je suis quelqu'un. Simplement, je refuse de finir comme vous.
Le gros fulmina.
- Qu'entendez-vous par là ? rugit-il.
- Vous êtes une outre de mépris et de suffisance. Il n'y a plus rien d'humain à l'intérieur de ce corps éléphantesque. Une gangrène a pourri votre esprit. Quel respect avez-vous pour les lecteurs de votre torchon ? Vous leur livrez complaisamment ce qu'il y a de plus bas et les laissez s'avilir au lieu de les élever. Rien ne vous passionne que nourrir des cochons. Ils vous procurent la manne qui fait de vous le roi des porcs.
- Sortez, Ascot! Sortez ! hurla Becker.
Ce que je fis volontiers. Le visage bouffi, rouge de fureur, il suffoquait, suait à grosses gouttes. Ses naseaux crachaient des flammes et ses esgourdes de la fumée.
Pour moi, le supplice était terminé. Je venais de tirer la chasse. Le coup de brosse, ce serait pour plus tard. En matière de cruauté, on ne me donnerait aucune leçon.
...
Mel.A@levillage.org
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RUBRIQUE littérature
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