L'apopathodiaphulatophobie
Les affres d'un hypocondriaque notoire.
On m'a fait une réputation d'hypocondriaque notoire que je ne conteste pas. C'est que je fais partie de ces malheureux qui ne peuvent lire une revue, dite de santé, entendre une personne se plaindre de ses maux, consulter une encyclopédie médicale, voir une publicité pharmaceutique ou une émission télévisée sur telle ou telle maladie, sans être amenés forcément à conclure qu'ils souffrent précisément du mal en question.
La chose est curieuse, mais j'en ressens exactement tous les symptômes. Plus j'étudie la question et plus j'acquiers la certitude que j'ai contracté la maladie. C'est fou le nombre de maladies qui m'ont déjà traversé le corps, et je suis certainement un cas du plus haut intérêt pour la faculté de médecine.
Si j'ouvrais une de ces revues spécialisées qui font l'énumération de tout ce que l'humanité compte d'affections, maux, indispositions, malaises, souffrances, malformations et troubles variables et variés, je l'entamerais en homme heureux et bien portant, et j'en sortirais courbé en deux, à l'état de misérable épave.
Aussi, je m'en garde bien, et aucun de ces écrits à l'odeur de sapin, qu'il s'agisse de dictionnaires ou même de brochures et revues, ne franchira jamais le seuil de ma porte.
Mais les médias sont omniprésents, ils s'insinuent sournoisement dans votre quotidien, et vous ne contrôlez pas toujours, malgré votre vigilance, leurs effets pervers sur votre personne. C'est ainsi que le matraquage audiovisuel qui a été fait sur la maladie de notre ancien Président de la République a eu des conséquences dévastatrices sur mon état de santé. La certitude d'être atteint d'une affection de la prostate tournait dans ma tête comme une pièce de monnaie dans une assiette, accélération de l'évidence contre laquelle on ne peut rien.
Je rentrai dans une période de surveillance intense de ma vessie dont j'ignorais l'existence jusqu'ici. De permanents et très sérieux contrôles de la fréquence, de la pression et de la direction du jet furent entrepris, ainsi que du taux d'hydro et d'hygrométrie de mon caleçon. Ils laissaient toujours une part de doute dans mon diagnostic. J'en vins par conséquent à consulter et à faire des examens spécifiques dont seuls les résultats ont pu calmer, pour un temps, cette crise aiguë d'hypocondrie.
Entre autres maladies dont je suis affligé, il en est une qui revient périodiquement et dont l'horreur qu'elle m'inspire n'a d'égal que son nom. Je veux parler de l'apopathodiaphulatophobie. Pour les villageois qui n'utiliseraient pas ce mot tous les jours, je précise qu'il s'agit de la "peur de la constipation".
Vous n'avez pas idée des aberrations et déviances dans lesquelles cet état d'esprit peut vous emporter. Les régimes amaigrissants sont une pâle plaisanterie à côté de ceux qui sont nécessaires au bon comportement de votre transit (qui n'est et ne restera jamais que temporaire, bien sûr).
Ainsi, lors d'une croisière au cours de laquelle j'aurais du être le plus heureux des hommes, j'ai été victime d'une crise aiguë d'apopathodiaphulatophobie. Par réaction, il s'ensuivit une crise mystique qui ne me laissait en paix que si j'avais pu décliner quelques "Ave" durant la journée. Sans "Ave", point de salut. Une dizaine émaillée de quelques "Pater" auguraient d'une journée radieuse. Un chapelet entier et c'était la fête à bord. Cette prière nécessitait naturellement de longues stations au confessionnal, dans une quête permanente de délivrance, cramponné à la barre du sèche-linge, les yeux bridés et les dents serrées, pour soulager l'humanité des luttes "intestinales" qui l'opprimaient. Qui aurait pensé que survivre en croisière était un exercice aussi difficile ?
Heureusement que parmi toutes ces maladies chroniques qui me visitent régulièrement, il y a également l'amnésie dont je souffre en quasi permanence, ce qui n'est pas sans conséquences graves dans ma vie professionnelle et conjugale, mais qui m'offre l'avantage d'oublier mes autres afflictions.
Pour en revenir à la presse médicale, et pour être tout à fait honnête avec vous, je dois reconnaître que grâce à l'une de ces revues, j'ai découvert bien des années trop tard que parmi les symptômes des maladies hépatiques, il y a l'apathie(d'où son nom) et un dégoût du travail sous toutes ses formes. C'est fou ce que j'en ai souffert, et j'en conserve encore quelques séquelles qui se réveillent essentiellement le lundi matin. Moi qui ai toujours eu le foie délicat, qui faisait crise de foie après crise de foie, qui allais en cure à Vichy avec mes parents pendant les vacances, on me traitait de fainéant alors que j'étais seulement malade.
Après cette révélation, j'en ai beaucoup voulu à mes éducateurs qui me donnaient des heures de colle à la place de médicaments.
J'admets toutefois que ces colles et retenues me guérissaient partiellement des effets de ma maladie, ce qui prouve, une fois de plus, que certains remèdes de bonne femme sont parfois aussi efficaces que les drogues d'apothicaire.
Reporter exclu de la rédaction de l'Echo du Village pour plagiat.
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