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L'Echo du Village - Accueil n°124 - 25 janvier 2000
Rubrique L'actu animée par Gollum


Angoulême chaud !
Vingt-huit ans et toujours en avance sur son temps

Il y a en Charente, sur la Charente même, un petit village, un moyenne ville, qui résiste toujours et encore à l'envahisseur, sauf une fois par an, quand des milliers de barbares idolâtrant un drôle de dieu débarquent dans la plaine, faisant trembler les coupoles de la cathédrale romane. Tous les ans, à la fin du mois de janvier, des Tintins déguisés, des Haddocks enivrés, des Lanfeust aventuriers, des Nikopol torturés plantent leur tentes et prend forme alors, grâce à la plus belle des magies, le festival d'Angoulême, de son petit nom Festival International da la Bande Dessinée d'Angoulême, qui donne aussi FIBDA, ce qui est un très joli diminutif, « farpaitement ». Que l'on aime ou que l'on aime pas, il faut savoir quelques petites choses sur ce grand festival de bédéphiles amateurs ou professionnels, « je dirai même plus » il faut savoir son histoire.

Arrêt sur image

« 10 millions d'images ». Ce n'est pas le nom d'une nouvelle émission, ou un nouveau jeu de société, il s'agit du titre de l'exposition qui a lieu à Angoulême en 1972 et qui est la cause de tout. Le succès est gigantesque, pendant une quinzaine de jours, tout ce que le monde de la bande dessinée connaît d'acteur et de spectateurs (ou presque) se retrouve dans une ambiance volcanique, jamais connue auparavant, et pour cause cela n'a jamais été fait dans une telle mesure. La ville d'Angoulême voyant le succès incontestable de la formule décide de l'encadrer et de lui donner plus d'ampleur, est alors créé un Salon de la bande dessinée qui verra le jour le 25 janvier 1974. Les bonnes fées se sont penchée sur ce berceau, puisque des dieux vivants comme Hugo Pratt (qui dessine l'affiche) Franquin ou encore Tillieux couvrent de leurs voeux la ville la plus bédéphile de France. Le bébé est né, reste à le faire grandir intelligemment.

Quand Angoulême, on ne compte pas

La ville d'Angoulême a alors l'intelligence, en tout cas la présence d'esprit, de voir dans ce salon, non pas seulement un événement ponctuel gérable à la légère mais aussi un pôle d'activité à fort potentiel. Autrement dit, plutôt que de faire des centrales atomiques ou des avions à Angoulême, on va faire de la BD un fond de commerce et aussi de culture, d'activités professionnelles.
Certaines villes sont pour le tout au gaz, Angoulême est pour le tout à la bédé. L'investissement en énergie et également en argent est considérable mais le jeu en vaut la chandelle. Premier pas prudent en 1976, le petit musée très traditionnel de la ville commence à se doter d'originaux de planches de bandes dessinées. Une première démarche où les visionnaires du temps n'auraient certainement pas vu l'aboutissement actuel. Car même s'il y a des éditions Soleil, aucune madame Soleil pour pronostiquer cette croissance incroyable.

Tant d'efforts ne pouvaient pas passer inaperçus. En 1981, changement politique et qu'on le veuille ou non, un esprit plus jeune souffle sur la France, une sorte de vague de liberté croissante, comme le prouve les radios libres ou encore l'intérêt dès 1982 du ministère de la Culture pour un festival qui n'en fini pas de croître. C'est cette année que le ministre de la Culture et de l'éducation, Jack Lang vient porter la myrrhe, l'encens et surtout son soutien à la cause en tant qu'homme de culture et également et surtout en tant que ministre, ce qui sous-entend une aide de l'État. Un dixième anniversaire qui présage de bonnes choses.

Ça pousse à c't'âge

C'est définitivement à partir de cette dixième édition que les choses changent, poussée de croissance sans fièvre, le salon est un tel succès qui s'autorise un petite excursion pour croquer la Big Apple. Incroyable mais vrai, la BD française, ou plutôt franco-belge, comme on l'habitude de l'appeler, s'expose sans fard ni honte à New York, préparant ainsi l'aspect international de son futur proche. Et puis, autre fait d'importance, une section BD est créée au sein de l'École Régionale des Beaux Arts: « l'atelier école de BD ». Angoulême voit déjà comme capital l'intérêt de former les générations futures tant au goût pour la BD qu'à l'art et la manière de les faire. Une conception qu'on retrouve à l'oeuvre dans l'ouverture du Salon au monde du fanzinat.
Ce projet encore impensable quelques années auparavant tant à cause de la conjoncture politique que du manque de crédits intellectuels et financiers accordés à la bande dessinée au sein de l'Hexagone va faire éclater les marges du festival, lui donnant un poids renouvelé.

Oh c'qu'il a grandi !

Trois ans à peine après le passage du ministre Jack Lang, soit en 1985, cette fois c'est le Président Mitterrand lui-même qui vient sur place et annoncer en mécène politique qu'il a parfois été son intention de mener jusqu'au bout son projet de Centre National de la Bande Dessinée et de l'Image. Une décision qui s'accompagne d'une mise en perspective plus importante de l'avenir d'Angoulême puisque sera créé, selon le « projet mitterrandien », un Musée-Médiathèque spécialisé dans la BD sous ses différentes formes qui servira d'archives à la mémoire bédéphile et surtout d'ouverture sur en effet, l'image numérique fait son apparition grâce au développement d'un département infographie. Angoulême assure le passé et le futur. Il faut bien se rendre compte que miser sur l'infographie à cette époque est un pari non pas risqué mais tout de même de précurseur. Une vision à long terme, qui prouve que le Festival et les professionnels qui le font fonctionner sont en contact direct avec les exigences futures que nécessiteront les évolutions de la BD. Les coloristes n'utilisaient pas encore d'ordinateurs pour leur travail à cette époque.
Les moyens mis en place sont considérables mais comme le rappellera François Mitterrand lors de son deuxième mandat en 1989 (il a été élu président de la République française pour la première fois le 10 mai 1981) : « L'image est un langage, aussi noble que les autres. La bande dessinée est un art qui a inspiré bien des peintres, à commencer par Picasso dans les années trente, mais aussi des cinéastes et des hommes de théâtre. » Voilà la bande dessinée qui passe officiellement de loisir de potache au grade de Neuvième art. La reconnaissance politique débloque les crédits et dope le développement du noyau festival-centre de la BD.

Capital(e)

Les années passent et ne se ressemblent pas. Le public est toujours plus nombreux (194 000 en 2000), les amateurs se précipitent, car il ne faut pas oublier que derrière cette superbe machine à promouvoir la bd en tant qu'art, il y a une réalité, une réalité qui se chiffre à pas moins de 570 auteurs lors du dernier festival. Des auteurs qui sont là pour parler de leur bande dessinée pendant des conférences, qui sont pour être en contact avec leur public, des bains de foules monstrueux et des entorses du poignets pour cause de surmenage de dédicace. Et puis, bien sûr, par des sources moins officielles on découvre aussi que c'est l'occasion de faire la fête de manière éhontée, il suffit pour cela de jeter un oeil attentif au Fluide Glacial des mois de février, et surtout dans les marges...

En 1989, pour ces 15 ans, Angoulême rime plus que jamais avec bande dessinée puisqu'est inauguré le Centre National de la Bande Dessinée et de l'Image. Il est clair alors que le festival, même s'il reste évidemment une occasion pour le public de voir ses auteurs préférés, se tourne avec plus d'insistance vers le milieu professionnel, devenant un lieu de rencontre obligé.
Une politique de professionnalisation qui ne nuit pas au Festival, bien au contraire puisqu'elle garantit la présence des acteurs du monde de la bd. Et puis, le salon est toujours précurseur. Angoulême en tant que « capitale » légifère presque, en tout cas elle fixe des règles grâce à la création du Marché International des Droits. Un peu comme un vente à la criée mais en beaucoup moins criant, le festival a su s'adjoindre un élément indispensable à la réalité de la nouvelle bande dessinée qui n'est plus désormais un divertissement rare mais un loisir de masse. Et il est vrai en effet, que cela se sent au niveau de l'atmosphère du festival. Atmosphère qui même si elle est toujours aussi enjouée, donne moins l'impression de rencontre entre amis, de repas informel autour d'une bonne BD, ce qui ne veut pas pour autant dire que les auteurs ne dessinent plus sur les nappes.

« BD ! Get away ! »

Les années 90 arrivent avec leur menace de troisième millénaire qui point, et le Festival a besoin d'argent frais, il va alors faire appel à des sponsors. Grâce au travail du député-maire local, qui n'a rien d'un maire de Champignac, le salon se voit pousser vers le haut sur un matelas d'argent livré aimablement clé en main par les Centres E. Leclerc, que nous ne citerons pas pour ne pas faire de publicité. Mais il n'y pas de quoi s'alarmer sur l'indépendance de la BD, puisque les structures institutionnelles sont bien présentes, structurés dès les premières. Et puis l'argent et la BD ne font pas toujours mauvais ménage, puisque la Caisse d'Épargne à l'écureuil est là depuis les toute première année comme elle l'est souvent dans les rendrez-vous locaux de toute sorte.
Mais les années 90 sont aussi l'arrivée tout en haut de ceux qui sont partis dans le métier en temps que le festival. Frank Margerin (Pour voir son portrait dans Libération: http://www.liberation.com/quotidien/portrait/index.html target=_blank>cliquez ici) est le président du festival pendant ses 4 jours et se trouve face à ses maîtres, les pionniers, Franquin, Eisner, etc.
Le festival s'exporte encore une fois aux Usa mais cette fois plus en profondeur plus que l'expositions sera itinérante et traversera les USA en un an avant d'aller en Asie porter la bonne parole de la bande dessinée européenne. Car Angoulême n'est plus que national, elle est devenue international grâce à la BD. C'est d'ailleurs à partir de cette année que l'on peut à proprement parler de festival, puisque le salon est renommé ainsi pour couvrir les aspects culturels et festifs de l'événement.
Dernière étape en 1999, le Festival s'adjoint une autre arme redoutable, l'espace de la Cyberbébé en partenariat avec le Pôle Image qui découle également de l'existence du festival. Le Pôle image étant une réunion d'entreprises de l'image numériques et des dessins animés. Une nouvelle corde à l'arc du festival d'Angoulême qui pérennise son avancée en ne laissant jamais de côté les nouveautés, en s'endormant jamais sur ses lauriers de plus grand festival européen de la BD.

Oh des regrets, des regrets...

Le festival d'Angoulême est devenu une véritable structure, une plate-forme inévitable pour qui veut entrer dans le monde la bande dessinée ou y passer en plaisancier. Il est né d'un état d'esprit particulier, celui qui courait dans les années 70 qui virent la création de nombreux journaux spécialisés dans la bande dessinée, citons en vrac, L'Écho des Savanes, toujours là bien que très différent, Fluide Glacial, toujours "houletté" avec génie par le grand Marcel Gotlib ou encore Métal Hurlant, paix à son âme ou le superbe http://www.asuivre.com target=_blank>A suivre que l'on peut désormais retrouver sur le net... Toutes ces revues créés en même temps (de 1973 à 1977) n'étaient que la surface de l'effervescence intellectuelle et créatrice de l'époque. Une période où la bande dessinée gagnait déjà ses galons d'art grâce à des jeunes dessinateurs et scénaristes désormais passés maître, comme Hergé, Eisner, Reiser, Moebius, Brétécher, Gotlib, Tardi, Bilal et bien d'autres...
Alors oui, maintenant que le Festival est énorme il est possible de regretter certaines tournures moins fraternelles que prennent les choses. Un problème qui a été soulevé l'an dernier par les Humanoïdes associés (label très connu de BD qui compte plus de 300 titres, dont ceux de Bilal et Jodorowsky notamment). Les humanoïdes boycottèrent Angoulême car la tournure que prenait la constitution du jury leur semblait un peu trop déséquilibrée, donnant trop de place au maison d'édition, dénaturant l'esprit pionnier de la profession au sens restreint, c'est-à-dire les auteurs, quand les dessinateurs étaient seuls membres ou presque et qu'il pouvait sans risque de pression juger en leur âme et conscience.

Le 28ème festival d'Angoulême va ouvrir ses portes à la fin de cette semaine, il aura certainement un succès énorme et pourtant, on craint de se trouver confronté au même problème que pour cet autre grand festival français, celui de Cannes, où l'argent devient roi et où la passion perd pied peu à peu. Pourtant, ne nous inquiétons pas, la BD a de l'avenir et le festival d'Angoulême veille toujours au grain, veillons donc à ce qu'il ne déraille pas.

Pierre Fontaine


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Pierre Fontaine

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