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L'Echo du Village - Accueil n°123 - jeudi 18 janvier 2001
Rubrique chronique animée par aucun responsable. Postulez !


Parlez-moi d'amour
Edito

J'ai basculé. Je suis passé de l'autre côté du miroir. Depuis quelques temps déjà cela me titillait. Je nourrissais certains doutes, me voici désormais fixé. Vous l'aviez compris, je pense, je suis tout particulièrement intéressé par les expériences et les relations humaines sur internet. Au fil de mes aventures internautiques, j'ai déjà constaté que l'on pouvait ressentir des émotions nouvelles grâce à l'internet. Pas plus tard qu'hier, j'ai découvert que le réseau entraînait parfois la perte de l'humain. Jusqu'à présent internet m'apportait quelque chose de nouveau, un petit plus à défaut de truc, en plus. Hier, donc, j'ai régressé.

Le futur en marche arrière ?

La journée n'avait pourtant pas plus mal commencé que toutes les autres journées qui commencent mal. Un coup de petit orteil dans le pied du lit, le robinet d'eau froide malencontreusement ouvert à fond sous la douche, le lait qui fait valoir ses droits immémoriaux sur la plaque chauffante de gauche en opérant une invasion rapide et méthodique, tout cela et mille autres souffrances, non, rien ne distinguait cette journée d'un calvaire ordinaire. Il restait même du thé vert au bureau. Or, justement, c'est ce thé qui allait me faire basculer dans ce qu'il est convenu d'appeler "un sacré plan pas cool". Tout s'annonçait pourtant bien. La rédaction de l'Echo travaillait avec ferveur au prochain bouclage. Vincent venait de faire du thé, vert, puisqu'il en restait. Voulant en proposer à ma voisine de bureau, plutôt que de lui demander de vive voix, je lui fais parvenir un message ICQ, en disant, en tout et pour tout : « tu veux du thé ? ». Pour nos lecteurs qui ne sont pas dans la matrice, j'explique brièvement le cocasse de la situation. Ma voisine est assise à 1m50 de moi. Nous sommes sur le même bureau. Sachant que j'ai mué de la voix, je peux estimer sans me vanter que j'arrive à faire porter mon propos jusqu'à quelque chose comme 15 mètres. Forts de ces données scientifiques de haute tenues, nous pouvons conclure sans raisonnement hâtif qu'il était un poil débile de passer par ICQ. Il me suffisait de brûler une quantité suffisante de calories pour permettre à ma tête de se tourner de 23 degrés car il est impoli de parler à quelqu'un sans le regarder, surtout si c'est une dame. Une fois ma tête tournée, ouvrant ma bouche et jouant des cordes vocales, il n'y aurait rien eu d'insurmontable à dire « Veux-tu du thé ? ». Le champ lexical ne regorge pas de mots rares et précieux. Rien de bien folichon là dedans. Mais non, j'ai préféré passer par le serveur d'ICQ, situé je ne sais où dans les méandres de la toile. M'en rendant compte, j'ai eu un peu honte. J'ai même failli renverser du thé.

Fallait s'y attendre

Un observateur éclairé aurait pu déceler depuis longtemps des signes avant coureurs. Je vais prêcher contre mon clocher. Je joue beaucoup. J'adore les jeux-vidéo. Depuis tout petit, je laisse mes devoirs de côté pour aller sauver l'univers en combattant des hordes de méchants tout aussi belliqueux que gluants. Ceci au grand dam de ma chère maman qui voyait là-dedans une voie toute tracée vers le chômage, des études catastrophiques et une vie de débauche. Tout cela parce qu'à douze ans, je préférais décapiter des Zorgs plutoniens plutôt que de réciter des déclinaisons latines. Or, cette pratique assidue du joystick devait me laisser quelques séquelles. Je garde un souvenir ému de ce dimanche soir, où, à ma fenêtre, je regardais les bâtiments amassés en bas de mon huitième étage. Je venais de passer un long week-end à jouer à Ray Man. Dans ce jeu, le personnage principal peut voler avec ses cheveux. Alors que je somnolais un peu à ma fenêtre, je me mis à me balancer lentement. A un moment, j'eus un balancement un peu plus rapide et large. Ma vitre était fermée. Pourtant, j'ai eu peur de tomber. La fatigue, sans doute. J'ai vite été rassuré. Je me suis dit que même si je basculais, je pouvais toujours me servir de mes cheveux pour voler jusque sur le toit du centre social situé en bas de chez moi, tout comme Ray Man. Je ne vous mens pas. Autre exemple à charge, celui de Pierre, secrétaire de rédaction à l'Echo du Village. Ce cher Pierre, alors qu'il jouait au très célèbre Tomb Raider, pris une profonde inspiration avant que la belle Lara ne plonge dans un torrent. On ne peut pas dire qu'il ne fait pas les choses avec application. Certes, c'est assez inquiétant et je vois déjà certains chercheurs du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) sortir de leur labo pour faire les gorges chaudes de ces exemples catastrophiques et édifiants qui montrent bien que l'informatique et les jeux préparent une génération de décérébrés. Regardez les, les jeunes, ils ne se parlent plus, n'osent même pas s'offrir un café sans d'abord passer par le mail ! Le lien social est soluble dans les moteurs de recherche ! Qu'ils se rassurent. J'étais décérébré bien avant l'informatique. Et le dialogue via ICQ n'a pas que des inconvénients. Sans ICQ, aurais-je osé lui demander si elle voulait un sucre ?

PeM
icq - 50043368
pem@levillage.org


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L'AUTEUR
Pierre-Emmanuel Muller
Pierre-Emmanuel Muller

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