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L'Echo du Village - Accueil n°122 - jeudi 11 janvier 2001
Rubrique chronique animée par aucun responsable. Postulez !


Putain la honte !
Edito

Internet existe, je l'ai rencontré. Je le sais, désormais : il y a de la vie sur le réseau. En fait, je ne l'ai pas réellement croisée, c'est plutôt elle qui est venue à ma rencontre. J'avoue que depuis un certain temps je nourrissais de sérieux doutes. Entre les ASV de partout et les pseudonymes en pagaille, je me demandais si l'on vivait vraiment sur le réseau ou si l'on ne faisait que jouer la comédie. Même si pour certains "life is a stage", là ça virait au CDD. Bref. Nombreux sont ceux qui passent leur temps à nous rabacher que l'internet, c'est la mort du lien social, du petit commerce et de tout fout le camp, ma pauvre dame, m'en parlez pas y?a plus de jeunesse. En fait, face à l'internet, on distingue deux types de réactions. Les amis de l'internet, eux, voient dans le réseau des réseaux plus que des tuyaux qui transmettent, des réseaux qui communiquent et des protocoles qui font des réceptions. Ils voient derrière les machines, ce qui est dur vu qu'elles sont souvent contre des murs. Ils discernent une cyber-vie, une nouvelle forme de réalité, une nouvelle existence. Selon eux, l'homme a commencé par vivre dans des grottes, puis dans des huttes, dans des maisons puis des HLM pour enfin venir s'installer sur la toile. D'autres, par contre, pensent qu'internet reste un réseau. Il permet d'alléger nos tâches quotidiennes, il favorise tout de même le dialogue mais il reste avant tout un outil. Point de nouvelle humanité cachée dans les disques-durs ni sous les souris. Les relations que nous pourrions nouer sur le réseau ne seraient que des ersatzs d?humanité, des lots de consolation à la grande roulette des relations humaines (j'ai été premier prix de métaphore en CM2).

Si le ridicule tuait, je serais mort

Or donc, au détour d'un clic, la solution m'est apparue tel Gabriel à Marie, tel Ephone à Cadran (c'est moins connu mais tout aussi vrai). Un pied sur le buisson ardent, l'autre sur une peau de banane, j?ai vécu un grand moment de solitude, j'ai su que la vie existait sur internet. Les spécialistes appellent ça un GMS : Grand Moment de Solitude. Je sens que vos bouches béent. Mais qu'est-ce qu'un Grand Moment de Solitude ? Comme son nom l'indique, c'est un moment particulier de notre existence, moment durant lequel on parvient à être seul au milieu de tout le monde. Non pas seul comme le serait un poussin dans un élevage de faucons, non, seul comme lorsque vous faites un jeu de mot sur Saint Pierre pendant un enterrement. Vous êtes là, au milieu de ces gens et vous regardez partout en cherchant une main tendue, alors qu'elles dardent toutes des fourchettes très pointues (l'enterrement est en effet accompagné d'un buffet froid), vous fouillez l'assemblée pour y trouver un regard compatissant et vous n'obtenez que des regards fuyant (surtout l'oncle Yves qui louche avec violence), pas la peine de s'apesantir : vous êtes seul. Personne ne rigole. Ca ne passe pas, ça reste coincé comme une arête qui se fiche en travers de la gorge. Les GMS sont ces instants qui font qu'on préférerait être en route pour l'Enfer plutôt que de rester là où l'on est un seul instant de plus. Vous avez des variantes au repas d'enterrement. Vous avez le "Je supporte pas les bouchers. Ah ? Mon père est boucher" alors que vous espériez bien passer une soirée agréable. L'humour crée souvent des GMS. Après une blague sur les trisomiques, un membre de l'assistance ne manquera jamais de vous annoncer que sa petite soeur a justement un cariotype très riche en 21. L'ignorance en entraîne aussi quelques-uns. "Mais c'est qui ce plouc ? Le patron". Bref. Le GMS, on préférerait s'en passer.

honte@roce.fr

Vous l'aurez compris, je me suis ridiculisé sur internet. Oh, pas grand chose : un petit mail de rien du tout. J'ai reçu une chronique, provenant d'une liste de diffusion à laquelle je suis abonné. L'ayant trouvé très intéressante, j'ai pris l?initiative de l'envoyer à un ami. J'ai encadré ladite chronique de ces onomatopées et petits propos débiles que nous échangeons régulièrement cet ami et moi. Manque de bol, je n'avais pas cliqué sur "transférer" mais sur "répondre". Quelle ne fut pas ma surprise, et ma honte, donc, de recevoir une réponse de la part d'un grand journaliste que j'admire beaucoup, réponse m'expliquant que c'était bien gentil de lui avoir fait parvenir cette chronique pour lecture mais que cela était inutile, étant donné qu'il l'avait écrite lui-même. Au début, j'ai souri. Puis j'ai pensé aux onomatopées. J?ai perdu mon sourire. Je vous passe les autres exemples de grands moments de solitude. Un autre ?! Bon, alors juste un dernier. Dans un chat quelconque lors d'un clavardage anodin, je discutais avec tous les gens présents ainsi qu'avec un ami, à l'aide de messages privés. Je suis sûr que cela vous est déjà arrivé. A tous les coups, ça ne rate pas, dans la précipitation, vous envoyez un message privé dans le salon public. S'en suit généralement cinq ou six secondes de coupure dans la discussion. Tous les participants cessent d'écrire en se demadant à quoi fait référence ce : "Et là fois où j'avais fait dans ma culotte !". Allez faire comprendre à trente-cinq chatteurs déchainés que vous étiez à la maternelle. Bon courage.
Cette honte que l'on ressent dans ces moments là, ce rouge aux joues, ce petit picotement dans le bas du cou, tout cela est bien réel. Même si la claque est venue par les tuyaux.

PeM
icq - 50043368
pem@levillage.org


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L'AUTEUR
Pierre-Emmanuel Muller
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