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Halloween par 1 à 0
Qu'on crie aux loups ou qu'on fasse la fête, Halloween pourrait être l'occasion de réaliser que notre culture est aussi ce que nous en faisons.
Treats or tricks" : voilà le mot d'ordre de ce qui pourrait être bien plus qu'Halloween, bien plus qu'une chasse aux bonbons pour les enfants, bien plus qu'un "pont "commercial" entre les vacances d'été et les fêtes de fin d'années. "Des bonbons ou un vilain tour", "Une douceur ou un tour de cochon". Une révélation pythique bizarre et incohérente que nous serions bienvenus d'essayer de comprendre.
Retour en arrière
Cela fait environ 5 ans que les sorcières modèles réduits, les morts vivants taille XS et les vampires aux crocs de laits cariés font partie de notre paysage, une fois par an. Il y a aussi les parents de ces petits monstres qui font la fête, leurs aînés. On en a ri au départ ou on a trouvé cela intéressant, quoique la chose ait été condamnée à la déshérence puisque, cela va de soi, nous ne sommes pas Américains, phrase à comprendre avec tous les sous-entendus que l'on peut y mettre, et que donc cette greffe festive serait rejetée par le receveur : la France et le Français (de qualité moyenne ou supérieure peu importe mais toujours d'appellation contrôlée).
Cinq ans donc que cela dure et ma foi, mis à part retournement de situation, comme ceux qu'on trouve une fois sur mille à la fin d'un film sidérant, il semblerait qu'Halloween soit bien implanté dans notre pré carré, carré en fait hexagonal par amour pour la complication.
La machine à râler
Nous ne prendrons pas d'exemples parce que chacune et chacun d'entre vous en aura immédiatement plusieurs en tête. Cependant, toute personne en âge de se souvenir de quelques conversations, de quelques lectures et de messages radio télévisés se remémorera à tout coup le fracas apocalyptique qui accompagna l'arrivée des monstres en plastique, des compilations technoïdes de seconde zone spéciales Halloween et de cet air de film de Tim Burton version mako moulage que prenait la France. Oui, Halloween, alors que les négociations du GATT sonnaient encore claires à nos oreilles, alors que notre "spécificité culturelle" s'agriculturait, que le roquefort faisait notre fierté, Halloween donc, symbole de l'ennemi culturel visible et omniprésent, les Etats-Unis d'Amérique, triomphait, laissait le Français perplexe mais content d'avoir une occasion de faire la fête. Il fut donc décidé après maintes réflexions que conséquemment à l'origine du mal, il fallait râler (chose que le Français fait fort bien) pour dénoncer l'américanisation de notre belle terre promise. L'argument était celui-ci, il n'y en avait pas d'autres ou alors il y était subordonné : cela vient des USA, les accords du GATT aussi, la domination de la mondialistion aussi, bref attention. Holà citoyens ! C'est la révolution ! Un nouveau débarquement ! Lafayette nous voilà - Episode II : le retour !
Un coup dans l'eau !
Manque de chance Halloween, comme on le voit, est un succès en France. Il n'est pas ici question de savoir ni de juger de la manière dont ce succès a été obtenu. Ce qu'il est intéressant de noter est plutôt, l'inadéquation, l'inconsistance des propos, des actions et du rêve "français" (il doit exister puisqu'il y a un rêve américain)
On a vitupéré, les pieds des verres des ballons de rouge ont frappé violemment le zinc des cafés du commerce, les oreilles ont sifflés à la Maison Blanche, ça n'allait pas se passer comme ça, on allait boycotter, on allait sauver notre culture. Boycotter quoi ? Les citrouilles ?! L'industrie de l'hévéa, fournisseur officiel de la matière première des masques horribles ?! Sauver quoi ? Willy ?! Notre culture ?! Quelle culture ? La sauver de quel danger ?
Il a fallu se rendre à la raison les chants guerriers, hymne national ou non, n'étaient pas de mise, il fallait les ranger jusqu'à la prochaine fois, à la prochaine rencontre sportive internationale.
Coup de théâtre ou coup commercial, toujours est-il qu'il s'avéra que si l'on cherchait un peu plus profondément, l'américaine Halloween était une celtique festivité tout ce qu'il y a de plus traditionnelle. Or, destin cruel, la celtitude, très en vogue dernièrement, avait été élue, en Europe et particulièrement en France, au rang de folklore identitaire séculaire. Pas très facile dès lors de montrer du doigt ce qu'on croyait être un missile patriot et qui s'avouait au final boomerang irlandais.
On venait d'avoir la démonstration par A + B, sponsorisés au passage par Mac Donald's, qu'il est difficile de nos jours d'avoir une spécificité culturelle que les autres n'aient pas, d'avoir notre culture rien qu'à nous qui ne serait pas un peu celle des autres, et, pis encore, il était désormais indéniable qu'il était encore plus dur d'empêcher ces "Autres" de nous réexpédier notre culture assaissonnée à leur sauce : version hémoglobine, version ketchup.
Seulement dans l'eau, le coup ?!
Alors dans les cafés du commerce, ici et là, surtout là, piteux, désabusés et tristes d'avoir été si mal informés, abattus de ne plus avoir de moulin à charger à dos d'âne, on abandonna le persifflage contre Halloween, on acheta un masque pour le petit, un costume de sorcière pour la petite et zou ! Ils vécurent heureux et eurent plein de momies. L'histoire s'achève ici, plan américain sur le héros à béret qui balaie d'un revers de vestes en lourd velours ses désillusions perdues.
Notons, en guise de transition, que si il existe en cinéma un plan américain, il n'y a en revanche pas l'ombre d'une trace de plan français ce qui, en référence au point ci-dessus évoqué, concernant le rêve des mêmes nationalités, peut nous faire nous demander si le rêve français existe bel et bien. Transition faites continuons.
Le rêve à la française
On parle de "french touch", dire "à la française" fait moins "in", pardon "dedans" et elle existe, nous le savons tous, nous l'avons tous rencontrer, sans pour cela avoir eu besoin de chercher un raccourci que l'on n'a jamais trouvé. Il y a réellement une spécificité française et ce n'est pas seulement l'horaire incongru de programmation de Dallas sur la Une. Plutôt que ruer dans les brancards et refuser une nouveauté - pour ne pas dire un apport culturel -, nous devrions en prendre conscience. Halloween nous envahit la belle affaire !, nous voulons nous y adonner, pourquoi pas ?!, mais que cela ne nous empêche pas et même nous encourage à penser notre culture. On a bramé au dépérissement de la grandeur de la France qui ne faisait qu'à rétrograder dans les pays à sphères d'influences importantes. Si la tonkinoise n'est plus trop d'actualité, il reste tout le reste. N'est-il pas un peu pernicieux et aisé de dénigrer quelque chose qui nuit à notre culture -en quoi ?- mais de ne rien faire par devers soi pour protéger, faire perdurer cette culture ? Combien d'entre nous ont malmené Halloween pour ensuite enchaîner sur les derniers épisodes de Beverly Hills ou toute autre série américaine, laissant les Apollinaire, Buzzati, Degas, Depardieu, Godard, Hugo, Kassovitz, Manet, Rimbaud,... moisir aux étagères des bibli-vidéo-cinéma-artisticothèques ?!
N'est-ce pas là endémique et révélateur de notre rêve à la française ?
Ne serions-nous pas mieux que notre caricature bédéesque de Gaulois paillard, festoyant et irraisonné qui n'aurait qu'une peur que leur culture leur tombe sur la tête ? Comment considérer un pays qui se veut héritier des Lumières, représentant d'une éthique morale, d'une culture raffinée et somptueuse, si personne dans ce pays ne s'intéresse à cette culture ?
Aussi, et c'est sur ce point que porte mon prêche mes frères, plutôt que de te moquer de ta soeur qui joue les sorcières, mon fils, intéresse-toi plutôt à ta voisine, qui a beaucoup à t'apporter. Et toi, ma fille, plutôt que d'essayer de vampiriser ton frère avec ses lamentables dents en plastique mou va donc lire les auteurs de la Pléiade !
Attention, qu'on se le dise, et je le précise avant que l'estampille "intello" ou pire "téléspectateur d'Arte" me soit apposée, la culture, notre culture n'est pas forcément dans les livres, notre culture, c'est nous, ce sont eux. Notre culture est ces petits vieux à qui personne ne parle parce que les vieux sont, par tradition et atavisme, qui osera le nier ?!, rébarbatifs quand ils parlent d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Notre culture est une forme de l'internet et aussi ces monuments que l'on ignore, cet art de vivre que l'on néglige, ce roquefort que l'on érige en rempart contre tout : poule, cochon, couvées respectivement bionique, transgénique et mutantes.
Si nous voulions vraiment reprocher quelque chose aux Américains se serait de nous forcer à stéréotyper, à réduire notre culture à trois bactéries amoncelées en forme de fromage et à un cinéma mourant - mort-né ?- de nouvelle vague qui sent la marée basse - il s'agit du seul reproche possible.
Certes, c'est aussi cela la culture mais pas que... non, pas que...
Profitez donc d'Halloween, faites de notre culture ce que vous voulez mais faites, je vous en supplie, que ce soit plus florissant, plus vivant, plus éblouissant, plus transportant, plus exportable, plus actif, plus accessible : MIEUX !
Et puis, agonisant, je le précise du haut de ma chaire, quand je dis mieux, n'y voyez, s'il vous plaît, pas qu'une incitation à être une nouvelle fois champion du monde de football. Non, pas que... pas que...
Pierre Fontaine
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