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Visite d'un camp de concentration
Terezin, en Tchéquie
Plus de cinquante ans plus tard, on visite les lieux de l'horreur. On cherche à être un témoin impartial, mais au coeur de l'Enfer où s'est repue la bête immonde, le peut-on ?
Je tenterai de narrer tout ceci avec froideur, car Hitler lui-même affirmait que le secret de l'argumentation, c'est l'émotion. A la manière de Primo Levi, je m'acharnerai à des descriptions quasi mécaniques. Enlever toute émotion pour qu'elle jaillisse dans vos yeux bien plus virulente, voilà la solution.
Les murs extérieurs sont recouverts d'une teinte orangée. A l'entrée du camp, figure ce credo de cynisme : "Arbeit macht frei" ("Le travail rend libre"). Rien ne semble confirmer que cet endroit fut un gouffre d'agonie. Ce qui caractérise la cour intérieure, c'est la sobriété. Elle pourrait être celle d'une caserne banale, tant elle semble dénuée d'histoire. La désolation ne se couronne pas, le flegme l'a usurpé.
On découvre les baraques qui fourmillaient par unité de quelques centaines de gens. Nous sommes à peine une dizaine à pénétrer simultanément dans les chambres, et pourtant, en quelques minutes, nous manquons d'espace vital.
Le complexe ne comprend pas de chambre à gaz, il s'agisait d'un camp de transit. Environ 25% des prisonniers y mourraient suite aux malnutritions, violences ou exécutions occasionnelles. Les déportés étaient, après leur passage à Terezin, déchargés dans les camps d'extermination polonais. Le taux de mortalité peut être qualifié de dérisoire, comparé à celui d'Auschwitz. Pour ce dernier, parfois, les survivants représentaient 1/1000e de leur convoi. La forteresse de Terezin a commencé à "accueillir" (pardon pour cet
euphémisme) des déportés dès 1940. Y figuraient tout d'abord des résistants ou d'autres opposants au régime nazi. Durant la seconde guerre mondiale 32 000 personnes ont franchi ses murs, dont une grande partie provenait de la communauté juive de Bohème.
L'itinéraire nous mène dans un couloir sombre, où seul l'écho de nos pas torpille l'inanité. Des cachots alternent la trajectoire rectiligne de ce flux de pénombre. Cette partie est une forterresse bien antérieure à l'invasion germanique. A la sortie, se dressent les potences. Glissant sur le gravier, nous franchissons une porte. En fait, nous effectuons le chemin inverse des condamnés à mort.
Nous débouchons sur un endroit verdoyant, légèrement vallonné. Il y court une rivière mi-vive, mi-inerte. A l'ombre d'un arbre, on est tenté de s'allonger. Suivre les sentiers paraît tout de même plus raisonnable. Je consulte le guide. De "ce trou de verdure, où chante une rivière", ont été déterrées des centaines de squellettes (exactement 601) : la fosse commune...
Quelque part, une plaque à la mémoire du poète Robert Desnos est épinglée. Au fond d'une cour repose une stèle dédiée à la mémoire de six fusillés.
Nous jetons encore un regard furtif sur la piscine, loisir des officiers. Comme si leurs rires de geôliers batifolants avaient pu étouffer les
sanglots des gosses, peignant la gaiété perdue.
Un papillon multicolore jaillit d'un dessin exécuté par une petite main
d'enfant. "Toi et moi, nous mourrons dans quelques jours. Moi dans l'évasion"
Je n'ai pas su tenir ma promesse d'impartialité (et de machinisme).
Je me permettrai en guise de conclusion, une citation de Primo Levi, l'auteur de "Si c'est un homme". Je tiens la réflexion d'un rescapé de l'Enfer pour plus fondée que la mienne.
"Nous ne reviendrons pas. Personne ne sortira d'ici, qui pourrait porter au monde, avec le signe imprimé dans sa chair, la sinistre nouvelle de ce que l'homme, à Auschwitz, a pu faire d'un autre homme."
medee@levillage.org
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